Quand MON argent devient DE l'argent

Bienvenue dans le paradigme de la transparence et de la démocratie financière.

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Ramïn Farhangi - cofondateur de l'école dynamique et du Village de Pourgues. Auteur du TEDx et du livre "pourquoi j'ai créé une école où les enfants font ce qu'ils veulent" (à paraître chez Actes Sud en septembre 2018). Ramïn propose une formation pour les porteurs de projets d'écoles et de villages d'inspiration Sudbury.

Un village qui réussit le pari de la confiance en chacun

Le Village de Pourgues est une expérimentation sociale où nous faisons le pari de la confiance en l'individu. Nous partons du principe simplissime que chacun est libre de faire ce qu'il veut quand il veut. Chacun agit de par le sens qu'il donne lui-même à son action, et non une direction qui lui serait imposée par des forces qui lui échappent. Plus de crèche, plus d'école, plus de travail, plus de 35h, plus de contrat de location, plus de supermarché, plus de vacances, plus de retraite… Bref, on casse tout ces codes et on recommence.

Le résultat semble autant relever du miracle que du bon sens : nous sommes vivants. Il semblerait que lorsqu'on fait confiance en l'individu, celui-ci est digne de cette confiance. L'activité économique montre des débuts prometteurs pour nous sortir de la dépendance financière. Le ménage est fait, le potager est jardiné, les arbres sont plantés, les habitats sont construits, les articles sont écrits, les enfants mûrissent… Les choses vont globalement bien.

Confiance en l'individu… même pour la contribution financière ?!

Nous avons une manière inhabituelle d'assurer notre santé financière. Nous vivons quelque part à mi-chemin entre le chacun-pour-soi et la mutualisation totale. Nous avons opté pour la mutualisation volontaire, selon ce que chacun est prêt à mettre dans le pot commun. Plutôt que de demander à chacun d'apporter un montant lié à la taille de sa chambre et ce qu'il consomme, chacun contribue autant qu'il veut, que ce soit pour l'apport initial ou mensuel. Les habitants étant tous au fait des besoins financiers du village, chacun est conscient de sa part de responsabilité et va faire de son mieux pour garantir la continuité et la prospérité de son propre lieu de vie.

Jusqu'au-boutistes que nous sommes dans cette logique, nous avons réuni l'équipe de départ sans même demander à chacun ce qu'il serait prêt à apporter. Avec un peu de négociation et beaucoup de chance, nous avons réussi à réunir les 1 030 000 € dont nous avions besoin pour acquérir le lieu vers fin 2016. Pile poil !

  • Parmi les 22 habitants, 8 n'avaient pas les moyens de contribuer à l'apport initial. 14 personnes ont donc amené 630 000€ ventilés ainsi : j'ai apporté 470 000€ (75% de l'apport), une personne a apporté 40 000€, deux autres 20 000€, et les 10 autres 5 000€ ou 10 000€.

  • Pour les 400 000€ restants, nous les avons empruntés, dont 300 000€ au vendeur du lieu (à rembourser sur 15 ans), et 100 000€ à 2 personnes de notre entourage (à rembourser d'ici 2022).

Pour ce qui est de la contribution mensuelle, j'apporte 1800€ par mois, une autre personne apporte 1200€, 16 habitants apportent entre 200€ et 500€ chacun, et 4 personnes n'ont pas les moyens de contribuer. Ce pot commun d'environ 9 000€ mensuels nous permet de payer le remboursement du prêt, nos charges d'habitation, notre alimentation, l'achat et l'entretien de nos équipements… bref, les dépenses de base pour une grande famille de 22 adultes et 9 enfants (c'est-à-dire 290€ par personne, pour ceux d'entre vous qui auraient réagi de manière épidermique : "9 000€ ! C'est énorme !").

La transparence financière et la mutualisation volontaire, c'est politique.

Peut-être avez-vous été surpris, voire choqués en voyant que je parle ainsi de notre argent, et surtout de mon argent. Lorsqu'on se place depuis le paradigme établi, c'est tout à fait normal. Mes parents sont d'ailleurs les premiers à être attristés et choqués de mon hyper-transparence financière, et c'est à l'encontre de leurs remarques et demandes insistantes que je partage pourtant publiquement ces informations habituellement privées.

Aujourd'hui, c'est indécent de parler d'argent, surtout lorsqu'on en a plus que la moyenne. On se méfie du riche et on ressent un vif sentiment d'injustice par rapport au fait qu'une minorité de nantis vit dans l'abondance financière alors que des millions de personnes n'ont accès qu'au minimum vital. Une des nombreuses contributions à la construction de cette culture est le manifeste du parti communiste de 1847 dont voici deux extraits :

"L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes."

"La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.

La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent.

La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus crasse."

Au moins depuis Marx, l'idée selon laquelle les pauvres, les moyens et les riches vivent un permanent rapport de force est monnaie courante. La possession de richesse financière est illégitime et immorale, et la seule issue possible serait une révolte du peuple. C'est donc perçu comme indécent voire même dangereux de divulguer ce qu'on a. Le riche est le bouc émissaire sur lequel on peut jeter la responsabilité de nos maux, et des propositions de les déposséder sont d'ailleurs proférées tous les cinq ans par des candidats à la présidentielle, étonnamment sans que cela soit perçu comme illégitime ou violent.

C'est bien dommage qu'on en soit arrivé là, au point que l'argent soit devenu si tabou que presque personne n'ose en parler. Pourtant, l'argent que chacun détient est une information suffisamment impactante sur la société pour qu'elle soit rendue plus disponible. L'argent est un pouvoir de donner vie à des projets. Et pour vivre en démocratie, c'est important de savoir où est le pouvoir et ce qu'on en fait, pour que les citoyens puissent critiquer et questionner l'exercice du pouvoir. Pour ma part, publier l'information sur la richesse que je détiens et ce que j'en fais est un acte politique que j'aimerais voir se répandre. Ceci étant dit, le droit à une vie privée reste un fondamental, et je ne vais évidemment pas jusqu'à proposer que cela soit obligatoire d'être transparent.

Cette transparence surprenante commence déjà à porter ses fruits. Lors de la dernière formation que j'ai proposée en octobre, j'ai reçu 13 participants. Deux personnes m'ont dit avoir été particulièrement inspirées par cet acte. L'un d'entre eux est venu me voir en privé pour en discuter davantage. Héritier d'une fortune importante, il se retrouve avec la pesante responsabilité de devoir en faire bon usage.

Vivant avec la même préoccupation, je lui ai partagé mon état d'esprit, celui d'avoir transformé MON argent en DE l'argent. Cela ne veut pas forcément dire qu'il cesse d'être légalement marqué à mon nom. Plutôt que de le voir comme "à moi, moi, moi", je me vois plutôt détenir un pouvoir de décision sur CET argent qui n'appartient réellement à personne. Chaque euro dépensé, chaque euro placé revêt un sens, une dimension politique plus vaste que celui d'assouvir mes lubies et petits plaisirs.

Plutôt que d'opter pour une dépossession pure et simple, je vis plutôt un changement de posture vis-à-vis de cet argent. Est-ce que mon objectif est qu'il grandisse et soit transmis à la prochaine génération de la dynastie Farhangi ? Est-ce que le placement immobilier en grande ville et le placement financier dans un fonds d'assurance vie en "bon père de famille" est ce qu'il y a de mieux à faire ? Je ne pense pas. Placer son argent ainsi, c'est faire preuve d'aucune innovation et donc contribuer à perpétuer le cours actuel des choses. C'est abdiquer l'intégralité de son pouvoir de création à la logique capitaliste aveugle qui perdure et qui nous mène collectivement vers l'effondrement d'un système à bout de souffle.

Dépenser et placer son argent en conscience, c'est contribuer à une souhaitable transition économique et écologique (désolé pour ceux qui voient ça comme de la langue de bois récupérée à tort et à travers, mais je n'ai pas trouvé de meilleur terme pour nommer ce que j'essaie d'expérimenter et d'incarner concrètement au quotidien). Déplacer du capital de "appartement parisien" ou "fonds d'investissement" vers "éco-lieu pionnier" ou autre "projet local/écologique/éthique" est une manière de transformer le monde.

Une de mes sources d'inspiration a été Mohammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank au Bangladesh, premier institut de micro-crédit, auteur de "Vers un nouveau capitalisme". Je recommande vivement ce livre à tous ceux qui ont le pouvoir d'investir. Yunus propose d'arrêter de chercher aveuglément la maximisation du profit, et plutôt aller vers la maximisation de l'impact social et écologique. Pour engendrer un impact social maximal, il propose de viser un rendement financier de 0%. C'est ainsi que la croissance sera réellement entre les mains de ceux qui font et qu'elle cessera d'être accaparée par une minorité de nantis.

Vers une société plus altruiste

La vision plus globale que je nourris par cet acte est une transition vers une société où le don, l'altruisme, la philanthropie seront l'évidence même pour vivre et fonctionner ensemble. Et pour être cohérent avec cet idéal, je plaide aussi pour que cette transition se fasse sans violence. Cela exclut toute forme d'impôt car le fait de prendre aux "riches" et aux "moyens" sans leur consentement est loin d'être altruiste en soi. Puriste que je suis du non-sacrifice de soi, je trouve cela contradictoire de parler de liberté et de démocratie au sein d'un espace où on ne sait pas procéder autrement que par le vol pour que la société tienne debout.

Je suis convaincu qu'un système de contribution volontaire pourrait remplacer le système d'imposition à plus grande échelle. Pour effectuer une telle transition, cela nécessite de faire un gigantesque saut de paradigme en prenant conscience du fait qu'on peut faire confiance à 95% des gens et absorber aisément les 5% de "profiteurs". En tous cas, c'est ce qu'on essaie pour l'instant à petite échelle, et ça marche.

Aujourd'hui encore, il paraît impensable que des riches, des moyens et des pauvres puissent volontairement coopérer, vu qu'ils seraient voués à se battre les uns contre les autres (cf Marx). Avec le Village de Pourgues, j'espère avoir co-créé un lieu qui ne s'inscrit ni dans la tradition capitaliste où chacun cherche à maximiser ses revenus quels que soient les dommages causés, ni dans la tradition Marxiste qui consiste à alimenter la révolution du prolétariat par le rapport de force. Notre village est fondé sur un paradigme d'écologie financière et humaine en rupture avec ce que nous avons l'habitude de voir. Par sa pratique de mutualisation transparente, sans violence et sans rapport de force, le Village de Pourgues est un des nombreux exemples locaux qui propose une réponse aux deux problèmes globaux du siècle :

  • Un mode de vie écologique qui cesse de puiser les ressources de la planète au-delà de ce qu'elle peut régénérer.

  • Une mutualisation des richesses par la contribution volontaire (et non imposée) au pot commun.

Je finirai sur cette citation de Henry David Thoreau (Résistance au gouvernement civil, 1849) :

"La meilleure chose qu'un homme puisse faire pour sa culture, lorsqu'il est devenu riche, c'est d'essayer de réaliser les idéaux qu'il entretenait lorsqu'il était pauvre."