La vie en communauté : d'hier à aujourd'hui

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Elfi Reboulleau - cofondatrice du Village de Pourgues, autrice de contes philosophiques et du livre L'enfantement conscient.  Elle est également musicienne, et partage des textes et son actualité sur son site.
Elle propose des immersions à Pourgues pour les familles intéressées par l'éducation démocratique.

Un pas de côté

Plongés dans une société d'hyper-consommation, de superficialité et d'isolement, nous sommes de plus en plus nombreux à choisir de faire un pas de côté. Il faut dire que les masques grotesques du bonheur « par l'avoir » tombent d'eux-même peu à peu, sous leur propre poids.

Les réalités écologiques, la détresse ambiante, le besoin de cohérence et de sens se font sentir avec force par celles et ceux qui aspirent à prendre leur vie en main, et leurs responsabilités avec.

Cet élan, bien vivant et en pleine croissance, n'est pas nouveau. A l'arrivée des premiers chants des pseudo-sirènes du consumérisme, certains, déjà, ne souhaitaient pas jouer ce jeu.

Je suis allée parler avec Jean-Pierre et Chantal, 70 ans, voisins Ariégeois. Lorsque le village a fait ses premiers pas, ils ont tout de suite participé à la campagne de financement participatif et sont venus passer deux jours en immersion avec nous. La vie en communauté, ils connaissent bien : 20 ans d'expériences diverses à leur actif ! Ce fut une rencontre extrêmement riche, qui nous a permis de toucher du doigt la continuité entre ce qui s'est joué à l'époque et ce que nous vivons aujourd'hui, ainsi que les différences notables.

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Un destin choisi

Jean-Pierre et Chantal se sont rencontrés en 1969. Ils étaient alors étudiants à Toulouse, et n'avaient aucune envie de rentrer dans le modèle normé qui se proposait alors à eux : travailler pour accumuler des biens, s'enfermer dans une vie de famille étriquée, rien de tout cela ne faisait sens.

Sur la question du crédit comme moyen d'accéder à la propriété, Chantal se souvient :

« Je l'ai vu arriver gros comme une maison le piège du crédit, je me suis dis que jamais de notre vie nous n'en ferions et nous en avons jamais fait. Pour moi, c'était des chaînes d'illusions.


On aspirait à une très grande liberté, cette liberté profonde, intérieure, et ce n'est pas la matière qui pouvait nous enfermer. »

Avec d'autres jeunes nageant comme eux à contre courant, ils décident d'expérimenter la vie en collectif. D'abord dans un appartement en ville, puis plus tard, inspiré par le mouvement de « retour à la terre » venu des États-Unis, dans une vieille ferme à la campagne.

Jean-Pierre nous raconte la réalité de l'époque : les petits boulots, le niveau de vie très bas (le loyer de la ferme équivalait à environ 30 euros!), le confort sommaire.

« A un moment donné, dit-il avec le sourire, nous vivions avec un salaire de pion pour 6 !».

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Plus tard, lorsque la nécessité d'avoir un revenu plus stable est apparue, certains se sont tournés vers l'artisanat, comme Jean-Pierre et Chantal qui se sont lancés avec succès dans la couture de vêtements.

L'aventure relationnelle

Un bel élan réunissait donc tous ces jeunes gens dans la construction commune d'une vie alternative. Mais une fois sous le même toit, comment cohabiter sereinement ? Rapidement et à plusieurs reprises, ces expériences de vie collectives se sont teintées de difficultés sur le plan relationnel. Non-dits, tensions accumulées... qui finissaient par des disputes, parfois violentes, et le départ de certains, voire l'éclatement total du groupe.

« On criait, parce-qu'on ne savait pas se parler ! souligne Jean-Pierre.

Nous avions très peu de connaissance sur la construction relationnelle, pas de méthode de travail sur nous pour prendre du recul, et donc peu la capacité à approfondir les problèmes rencontrés. ». « On s'est rendu compte ultérieurement, par le besoin, de la nécessité incontournable d'apprendre à se connaître davantage nous-même pour pouvoir être bien avec les autres. » ajoute Chantal.

Les groupes se font et se défont, certains (notamment à l'arrivée de leurs enfants) optent pour une maison individuelle et continuent à nourrir d'une autre manière leur soif d'alternative, avec la création d'écoles parallèles par exemple.

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La force d'une conviction

Jean-Pierre et Chantal, eux, gardent leur cap et poursuivent leur expérience de vie en collectif. Pendant 7 ans, ils vivent dans une grande maison avec d'autres personnes, pas toujours les mêmes.

« L'aspiration était profonde, remarque Jean-Pierre, puisque malgré les difficultés, les échecs et les ruptures, on a continué à explorer systématiquement la possibilité de partager notre espace de vie avec d'autres. » Chantal continue :

« Tout cela nous a donné la force et le courage de continuer, parce que cette société ne nous plaisait toujours pas de toute façon ! Donc on préférait toujours faire l'effort pour un possible meilleur plutôt que de subir ce qui nous était proposé. »

Ils sont le pilier de ce lieu de vie, les seuls à ne pas partir. Ils continue à développer leur artisanat et demeurent stables dans leur couple. Chantal nous confie :

« Ça ne nous a pas empêché les aventures et expériences, mais toujours en restant ensemble. »

Tous les deux n'ont pas eu d'enfant. Par choix. Chantal explique qu'elle voyait la nécessité d'une tribu stable autour d'eux pour accueillir la vie. Il faut un village pour élever un enfant, dit un proverbe, et ce n'est pas moi, habitante de Pourgues, qui dirait le contraire. Autant de lucidité et d'intégrité me touchent tellement !

Ils nous raconte également comment les voyages qui ont parsemé leur vie ont contribué à nourrir en eux cette aspiration à une vie simple, sensée et avec une dimension collective forte. En Inde, Grèce, Bulgarie, Roumanie, à la rencontre de personnes qui n'avaient pas encore rencontré la société de consommation et son rythme fou.

« Cette grande liberté, ce grand bonheur avec si peu de choses, c'est ce qui nous a touchés. Même sans échanger un mot parfois, ils nous ont transmis dans le silence cette joie profonde du contentement avec peu, et ce sens du partage. Nous devions avoir 22 ou 24 ans, et ce que l'on recevait d'eux à ce moment là venait résonner avec nos aspirations profondes. Ça ne nous a jamais quitté. »

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Qu'ont-ils vu en nous ?

« Ça nous a beaucoup touchés quand nous avons vu votre projet arriver dans la région, ça a fait renaître à l'intérieur ces aspirations qu'on avait à l'époque : un endroit démocratique, qui soit conscient, respectueux des uns et des autres. Enfin, c'est là ! Enfin ça existe c'est concret, on n'a pas fait qu'en rêver, ce n'était pas qu'une utopie, c'était possible et c'est là aujourd'hui. » expriment à deux voix mes hôtes.

Ils me décrivent ensuite ce qu'ils ont apprécié en venant nous voir. En particulier notre capacité à tout de suite se saisir des conflits ou tensions qui peuvent se présenter, à les aborder efficacement ensemble. Chantal y voit :

« Une maturité qu'on avait pas à l'époque, et le développement des qualités essentielles dans un groupe : oser être humble par exemple, reconnaître lorsque l'on a fait une erreur. ».
Un autre point essentiel réside selon eux dans notre posture de départ.

Jean-Pierre détaille :

« Nous, on refusait quelque chose, avec violence parfois. On était dans cette posture là : on s'opposait à un système. Vous n'êtes pas la dedans : c'est pas dans ce système que vous voulez être, mais vous, vous êtes prêts à en construire un autre. Il y a un projet présent avant même le lieu, toute une réflexion, vous avez travaillé sur vous, vous avez réfléchi sur vous. Nous n'avions rien de tout ça, c'était un terrain nu. »

Ils apprécient également notre structure, notre façon de nous organiser.

« Vos réunions hebdomadaires, c’est magnifique, c’est magique ! Vous avez pu regarder en arrière, et su ce qu'il fallait faire, et ce qu'il fallait améliorer.»

Un héritage libertaire

Je quitte la jolie maison de Chantal et Jean-Pierre en réfléchissant à cette continuité entre nos histoires.

Cette capacité à communiquer plus sereinement, à développer une connaissance de nous-même et de notre fonctionnement plus aiguisée, à structurer notre fonctionnement collectif... nous la devons aussi à toutes ces personnes qui ont, avant nous, défriché le chemin.

Aux pionniers qui ont ouvert la voie avec courage, en total décalage avec les mentalités de l'époque, dans les domaines de la santé, de l'écologie ou encore des psychothérapies, entre autres.

Il en fallait de l'énergie pour s'extraire du milieu conservateur des années 60 ! Maintenant que les mentalités ont largement évolué, nous avons davantage de temps à consacrer à notre organisation, notre vision, notre bien-être. Un pas après l'autre, nous avançons.

Sans nul doute, c'est la même étincelle qui brille dans le regard de Jean-Pierre, Chantal, dans le mien et celui d'autres écovillageois de Pourgues et d'ailleurs... Et l'évolution continue ! Hâte de voir l'avancée de la génération qui suivra. Certains membres vendront peut-être nous interviewer d'ici une quarantaine d'années, qui sait ?

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