Le pari de la confiance en l'individu

34810723_916493505201891_5862519029192720384_o.jpg

Elfi Reboulleau - cofondatrice du Village de Pourgues, autrice de contes philosophiques et du livre L'enfantement conscient.  Elle est également musicienne, et partage des textes et son actualité sur son site.
Elle propose des immersions à Pourgues pour les familles intéressées par l'éducation démocratique.

Dans quelle considération de l'être humain avons-nous grandi ?

Un bébé d'à peine quelque mois de vie qui exprime son besoin de contact est parfois accusé de « faire des caprices », de tenter de « manipuler » ses parents pour un intérêt qui serait différent du leur. Quelques années plus tard, une jeune personne pourra être considérée comme incapable de discernement, d'une nature oisive et inconséquente dont on se méfie et dont on tente de la protéger. Même entre adultes, la crainte de l'égoïsme ou de l'inconscience de l'autre nous empêche souvent de tendre la main sans garde-fou.

Et si nous changions de logique ?

Au village, nous avons décidé de faire le pari de la confiance en l'individu. De bien grands mots, un peu pompeux et surfaits si l'on reste en surface. Mais si l'on entre dans le concret, dans l'application vivante de cette idée, alors cela devient intéressant, et pas si évident.

Tout est fait sur la base du volontariat

Vivre à 30 demande une certaine logistique en terme de tâches ménagères et d'organisation des repas. Au début de l'aventure, nous avions décidé de créer un grand tableau dans lequel chacun devait s'inscrire sur plusieurs créneaux par semaine : pour faire à manger, ou bien pour nettoyer la cuisine. Au sujet du ménage, plusieurs équipes se partageaient les différents espaces communs. Pour rester cohérents avec notre philosophie de base de respect de la liberté individuelle, nous avions trouvé comme compromis le fait que les villageois devaient s'inscrire mais avaient le choix de la tâche effectuée.

Au bout de quelques temps, nous nous sommes aperçus que le fait d'être obligés de s'inscrire créait une drôle d'ambiance, loin de celle que nous affectionnons, dans laquelle une personne agit de bon cœur car son enthousiasme n'est pas terni par la contrainte.

Au compromis teinté de peur, nous avons alors fait le choix de la radicalité. J'observe que c'est souvent dans des choix pleins et entiers que se révèlent les trésors entr'aperçus dans une intuition de base.

Après discussion, nous avons fait disparaître le grand tableau. Dissout les équipes de ménages. Plus rien, uniquement la confiance en la capacité des individus à pouvoir se responsabiliser sans contrainte extérieure. De nombreuses craintes sont apparues, mais nous avons sauté le pas.

Nous sommes passés par plusieurs phases, certaines où tout était fluide, d'autres où le chaos semblait s'installer. A chaque fois alors, une nouvelle organisation spontanée se mettait en place, les bonnes volontés se coordonnaient pour avancer ensemble. Aujourd'hui, nous ne regrettons pas ce choix. Même pour nos formations, nous recevons parfois une dizaine de personnes en pension complète pendant une semaine, ce qui représente une somme de travail considérable, et tout est fait sur l'unique base du volontariat. Sans aucune obligation de contribuer. D'ailleurs, certains villageois ne contribuent pas et personne ne leur en tient rigueur. Si une personne n'est pas là, c'est qu'elle met son temps et sa force ailleurs, dans quelque-chose d'aussi important. Même si elle a besoin de se reposer, si elle considère que c'est prioritaire, alors elle est soutenue.

J'observe que, souvent, lorsque les besoins d'un individu sont respecté, naît en lui spontanément l'envie de contribuer au bon fonctionnement du monde qui l'entoure. Nul besoin de le forcer, juste de le considérer.

Et si cela n'était pas le cas, que certains ne contribuaient pas du tout, ou très peu ? Eh bien si cela venait à me questionner, je sais que personnellement cela m'inviterait à prendre mes responsabilités et à aller parler avec cette personne de ce que son attitude éveille en moi. D'essayer de comprendre sa réalité.

Le pari de cette confiance en la capacité d'auto-responsabilisation de l'autre n'implique pas de tout accepter sans rien dire, en niant une réalité qui ne collerait pas à une vision idéalisée de la situation.

Au contraire, l'honnêteté me semble être un gage de progression individuelle et commune. Tout est une question de choix : celui ne pas passer par la contrainte n'est pas plus facile ni plus difficile qu'un autre, c'est simplement celui vers lequel nous avons collectivement décidé d'aller, celui qui nous enthousiasme le plus.

La contribution financière mensuelle est libre

Nous appliquons la même logique sur le plan financier, ce qui soulève également des questionnements et craintes que nous avons décidé de ne pas suivre. Ici, chacun verse ce qu'il veut dans le pot commun qui nous sert à acheter de la nourriture, du matériel et à payer nos charges fixes. Nous avons calculé qu'une personne « coûte » en moyenne environ 540 euros par mois. Certains villageois aujourd'hui ont la possibilité de donner le quadruple, d'autres ne versent rien du tout. Nous avons confiance que chacun est conscient des enjeux financiers et fait de son mieux pour y participer. Il y a quelques mois, nous nous sommes aperçus être en déficit financier. Lors de la réunion prévue pour aborder le sujet, tous les villageois étaient présents, ce qui n'arrive quasiment jamais. A la suite de cette réunion, nous avons fait ensemble des choix ambitieux de réduction de nos dépenses, et plusieurs d'entre-nous se sont mis à proposer des formations sur le lieu, lançant ainsi son activité économique.

La révolution « sollicitation d'avis »

Une autre de nos pérégrinations illustrant ce choix de la confiance réside dans le choix de notre organisation interne. Les décisions importantes sont prises lors du Conseil de Village hebdomadaire, auquel chacun peut participer. En dehors de cet organe, nous avions décidé au début de créer tout un tas de commissions. Les commissions « Espace verts », « Accueil », mais encore « Bien-être des habitants » ou « Aménagement ». Avec des sous-commissions, par exemple « Aménagement extérieur » et « Aménagement intérieur » etc. Quand un membre souhaitait prendre une initiative, il devait aller voir le responsable de la commission adaptée, qui devait organiser une réunion pour discuter et voter cette initiative. Le compte-rendu de cette commission était ensuite présenté et validé en Conseil de Village. Cela pouvait prendre des semaines !

Et puis un jour, on a tout mis aux oubliettes d'un vieux monde sclérosé. Plus de commission.

A la place, nous avons choisi le système de la sollicitation d'avis.

Un membre qui a une intention doit simplement en parler aux personnes potentiellement impactées par son idée, et à celles dont il estime qu'elles peuvent avoir une expertise, un avis intéressant sur la question. Par exemple, si quelqu'un veut planter un arbre, il peut aller voir une personne dont la maison donne sur le terrain ou il veut planter, et les membres qui s'occupent du design permacole du lieu ou sont connues pour connaître bien le fonctionnement des arbres. Les avis ou conseils qu'il va récolter sont consultatifs, il n'est pas obligé de les suivre. Nous faisons donc confiance a priori en l'individu pour mettre en place une sollicitation d'avis suffisante et agir en son âme et conscience selon ce qui lui semble le plus pertinent. Si une sollicitation est jugée comme mal menée a posteriori par un autre membre, il a la possibilité de saisir le Comité d'Enquête et d'Arbitrage afin que le collectif se positionne. Ainsi, nous apprenons à doser cette nouvelle liberté acquise, et assumons pleinement la responsabilité qui va avec.

Plus besoin de contrôle, de la validation d'un responsable, chacun est considéré comme capable d'agir de manière juste et assume les conséquences de ses actes.

L'exploration commune de ce choix de la confiance en l'individu est une aventure passionnante, qui bouleverse nos représentations et n'a pas fini de nous surprendre.

C'est une affaire à suivre !