Vivre en tribu en France au XXIè siècle ?

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Elfi Reboulleau - cofondatrice du Village de Pourgues, auteure de contes philosophiques et du livre L'enfantement conscient.  Elle est également musicienne, et partage des textes et son actualité sur son site.
Elle propose des immersions à Pourgues pour les familles intéressées par l'éducation démocratique.

La vie en groupe intrigue, attire, rebute... mais laisse rarement indifférent. Entre la représentation exotique des peuples premiers à l'autre bout du monde, et celle, largement caricaturée, des communautés hippies des années 70, il n'est pas évident de s'imaginer ce que peut être une vie à plusieurs aujourd'hui.

Et si elle était différente de tout ce qu'on peut imaginer ?

Et puis d'abord, pourquoi faire ce choix hors du commun ?

 

Revenir en arrière, non merci !

Nous sommes pour beaucoup arrivés au bout de ce que le modèle normatif dominant peut nous proposer en terme d'organisation sociétale. Chacun dans son petit appartement, à courir après un salaire qui permet de survivre voire de surconsommer, les enfants à l'école, les personnes âgées en maison de retraite, les animaux dans des zoos et les légumes en boîte... bref : tout le monde en prison ! L''envie d'un autre vécu, plus sensé, se dessine alors.

Or, il n'y a pas si longtemps que l'être humain vit ainsi isolé de ses semblables, et ce n'est pas le cas partout sur la planète. J'observe parfois la tentation d'idéaliser avec nostalgie ces contrées lointaines ou des temps anciens... mais à bien y regarder et sans généraliser, je suis globalement bien contente de certains de nos acquis, en terme de droits des femmes et des enfants notamment.

En terme de technologie également, je vois l'intérêt de certaines découvertes et innovations : par exemple de cette machine à laver qui en ce moment même me permet d'avoir du temps disponible pour écrire. Plutôt que de désirer faire un pas en arrière, je nous souhaite au contraire un bond en avant : par exemple la poursuite de la recherche, pour pouvoir bénéficier d'une telle technologie sans qu'elle ne soit plus polluante !

Malgré tout, cette attirance pour un autre mode de vie me semble détenir des clés fondamentales : Pourquoi cette fascination partagée pour la façon de vivre des « peuples premiers » ? Qu'est-ce qui nous manque tellement aujourd'hui, dans nos vies confortables d’européens du XXIè siècle ?

 

L'ouverture à l'autre

J'ai toujours senti, au fond de mon être, l'envie de vivre en groupe. Et dans le même temps je voyais dans une vie solitaire, isolée, une forme de tranquillité qui m'apaisait. Avec le recul, je sens à quel point j'avais peur. Peur de l'autre.

Nous vivons dans une société violente, où les pressions familiales et sociales dès le plus jeune âge se mêlent à un contexte global de « crise ». Dans lequel le rythme effréné, les logiques compétitives et sacrificielles ne respectent que peu la sensibilité et la singularité de chacun.

Rappelons-nous par exemple la plongée non choisie dans le milieu scolaire, avec ses règles, ses attentes, sa multitude d'interactions, ses boucs émissaires...

Dès lors, j'observe que beaucoup d'entre-nous adopte, comme stratégie inconsciente de protection, de fermer le plus profond de leur être, le plus délicat, à l’autre. Sauf dans une relation privilégiée dans laquelle on se sent en sécurité, une relation amoureuse par exemple.

Et si nous pouvions élargir ce sentiment de sécurité dans la relation et s'ouvrir davantage aux autres ?

Ici, au village, nous avons construit un cadre qui assure que chacun soit respecté. Cela permet à tous de prendre pleinement les rênes de sa responsabilité, et les résultats sur le plan relationnel sont étonnants. Par exemple, je me suis aperçue qu'une des choses que je craignais dans le fait de vivre en groupe était d'être jugée si je ne correspondait pas à certaines attentes, ou rejetée si je donnais franchement un avis non consensuel. Des croyances qui se sont dissoutes dans l'expérience, à chaque fois que j'ai choisi d'assumer mon émotion, puis de faire un pas vers l'autre en toute transparence.

C'est le rapport au monde de chacun qui s'apaise et s'éclaircit dans ce formidable bain d'humanité.

Une des autres craintes possibles est que l'individu soit envahi par le collectif, qu'il n'ai plus d'espace de solitude ou d'identité propre. J'observe, là aussi, dans le cadre que nous avons choisi, tout l'inverse. Je n'ai jamais appris autant à me respecter, à reconnaître et à faire honneur à mes besoins qu'en vivant en groupe. Et pour cause : nous sommes bien plus souvent qu'à l'habitude en relation, qui est le terrain privilégié pour évoluer dans cette reconnaissance. Également, dans un contexte de respect de l'individu, la vie collective devient un révélateur des qualités spécifiques de chacun. Elle devient une formidable occasion de se réaliser, de rayonner qui nous sommes, tous uniques et complémentaires.

Et puis il y a ce qui nous relie. La richesse de l'entraide, les liens d'affection et d'amour aux couleurs innombrables qui se tissent spontanément, la satisfaction de prendre soin et d'être soigné à son tour, l'élargissement naturel de nos points de vue une fois mis en commun.

 

Se saisir du sens

Une existence confortable, sans avoir à se soucier de sa survie au quotidien, est appréciable. Néanmoins, l'organisation sociale dans laquelle nous sommes majoritairement plongés nous éloigne tellement d'une prise en main directe de nos besoins vitaux ! Nous sommes malades ? Hop, un médecin et des cachets à prendre sans trop se poser de question. Nous avons faim ? Un tour au supermarché ! Ce confort moderne passe souvent par une forme d'hyper-consommation superficielle et vide de sens, qui permet peu d'être autonome dans notre rapport au monde. Nous sommes plusieurs à être venus chercher dans cette vie communautaire une autre forme de responsabilisation : celle d'avoir des actions directement en rapport avec nos besoins réels, en étant prêts à en assumer les conséquences. Faire pousser sa nourriture, prendre en main sa santé, coudre ses vêtements, réduire son impact néfaste sur l'environnement... des objectifs vers lesquels la plupart des villageois tendent ! La plupart, mais pas tous, ni tout le temps : rien ici n'est collectivement apprécié comme « bon » ou « mauvais », et chacun consomme ce qu'il veut comme il lui plaît. Ce constat du désir partagé d'aller vers des actions pleines d'un sens concret m’apparaît comme la simple conséquence d'une responsabilisation toujours plus grande dans tous les domaines de nos vies.

Être responsable, pour être libre.

Le contexte du village est idéal pour cela : un terrain de jeu de 50 hectares où tout reste à imaginer, et dans lequel chacun dispose de son temps de la manière qui lui semble la plus pertinente... Un terreau propice à l'enthousiasme !

 

Le lien à la nature

Un des point clé qui explique cette attirance pour une vie collective dans un milieu rural peut également se trouver dans un puissant désir de lien à la nature. Au-delà de tout argument rationnel, nombre d'habitants ou de visiteurs témoignent de la profonde satisfaction à se sentir dans un bain de nature au quotidien.

Que nous apporte la présence silencieuse des arbres, le festin d'un paysage grandiose, la complicité simple et toujours miraculeuse d'un lever de soleil ?

Chacun a ses réponses...

Il est sûr que les mains dans la terre, prendre conscience et contribuer au fabuleux processus de la croissance d'une plante, de la générosité de la terre, de l'union de tous les éléments dans cette expérience que nous appelons « la vie » ne peut que nous relier à une part profonde de notre être. Où se cache souvent une joie insoupçonnée.

 

Cette authenticité brute, cette plénitude sans compromis et ce rapport simple à soi, aux autres et au monde est à la source d'une intensité que nous sommes nombreux, de par le monde, à goûter avec délice et gratitude. C'est parfois difficile, confrontant, bousculant, épuisant... mais pour rien au monde je ne souhaiterais vivre autre chose.


En y réfléchissant... la plupart des points de vue de cet article auraient pu être défendus par celles et ceux qui avait choisi, dans les années 60 et 70, de vivre en communauté. Quelles différence entre leur vécu et le nôtre, quels points communs, quelle évolution ? Pour mon prochain article, j'irai échanger avec Jean-Pierre et Chantal, des voisins et amis de 70 ans qui ont vécus plus de 20 ans en communauté à l'époque et ont su garder toute leur intégrité. Rendez-vous le  15 septembre pour prendre connaissance de notre échange !