Être parent dans un village Sudbury

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Elfi Reboulleau - cofondatrice du Village de Pourgues, auteure de contes philosophiques et du livre L'enfantement conscient.  Elle est également musicienne, et partage des textes et son actualité sur son site.
Elle propose des immersions à Pourgues pour les familles intéressées par l'éducation démocratique.

Les parents et les enfants ont les mêmes droits ?!

Eh oui ! Ici, les enfants sont considérés comme des personnes à part entière, respectés dans leur singularité et capables de s'auto-déterminer. Cela ne signifie pas qu'ils sont considérés comme de « mini-adultes », ni que les besoins spécifiques liés à leur stade de développement ne sont pas pris en compte, mais bien que leur âge ne constitue en aucun cas un empêchement à bénéficier du respect de la liberté fondamentale due à chaque individu.

 

Mais alors, où se place l'autorité ?

C'est là un changement d'habitude radical qui vient bouleverser nos représentations : l'autorité n'est plus imposée par une personne extérieure, mais développée à l'intérieur de chacun. Nous avons ici un règlement intérieur, co-construit et sans cesse évolutif, qui définit les limites de nos champs d'actions, celles que nous avons ensemble considérées comme les plus pertinentes pour créer un cadre juste dans lequel chacun peut être tranquille. Toutes les personnes qui ont décidé de devenir membres de ce collectif, quelque soit leur âge, se portent garantes de son respect. Si une transgression de ce cadre se manifeste, nous pouvons en parler dans un espace-temps dédié, appelé le C.E.A (Comité d'Enquête et d'Arbitrage). C'est un organe collaboratif qui fait brillamment appel à l'intelligence collective en présence et évite les biais liés à la prise d'autorité d'une personne sur une autre.

 

Pourquoi ce choix ?

Par souci de justesse, de pertinence, de respect de l'être. Cela vient bouleverser certains conditionnements dont nous avons hérité et qui se révèlent peu intéressants. Dans une relation parent-enfant par exemple, nous n'avons pas l'habitude, collectivement, d'interroger la légitimité de cette autorité descendante du parent qui apparaît souvent comme un droit, voire un devoir. Pourtant, la source de la motivation du parent qui impose quelque chose à son enfant n'est pas toujours très claire : peurs, croyances, projections, suppositions... Autant de limites intérieures qui appartiennent au parent et qui peuvent entraver un enfant dans son épanouissement.

Et là aussi, le parent est respecté dans sa souveraineté. Si un cas impliquant un éventuel abus d'autorité d'un parent sur un enfant est abordé en C.E.A, cela ne fera pas place à une leçon de morale ou une analyse psycho-sociologique de la situation, mais simplement à l'assurance du respect de chaque individu selon le cadre que nous avons co-construit.

 

Des exemples !

Je me souviens du cas d'une enfant de neuf ans que je voyais tourner autour d'une miche de pain avec un air dépité. Je lui demandais alors si elle en voulait un morceau, ce à quoi elle me répondit qu'elle en avait très envie mais qu'elle n'avait pas le droit de manger entre les repas, ce que son papa lui rappelait régulièrement. J'observais dans le même temps une personne adulte qui, ayant eu un petit creux, avait fait une pause dans son activité pour venir manger ce dont elle avait envie. Il ne lui serait pas venu à l'idée de devoir rendre des comptes, ou bénéficier d'une quelconque autorisation pour cela, bien entendu !
Cette situation a été discutée en C.E.A, avec le papa, l'enfant et d'autres membres du collectif. Les faits objectivement posés, ce fut un moment riche d'arguments, d'écoute et d'intelligence, duquel chacun est ressorti ravi. Il a été décidé que les règles âgisme (qui protège les individus de toute discrimination liée à l'âge) et empêchement (qui spécifie que chaque personne peut mener l'activité qu'elle souhaite sans en être empêchée) n'étaient pas respectées. Plusieurs mois sont passés, et pas plus tard qu'hier, alors que j'écrivais cet article, j'ai vu cette enfant faire un tour dans la cuisine en plein après-midi, observer avec gourmandise le contenu de nos différents placards, et sortir avec un demi concombre à la main, en croquant dedans avec une exquise satisfaction.

Nous avons ici vu un enfant devenir végétarien (à la grande surprise de ses parents), un autre se mettre à manger des soupes d'orties comme repas unique pendant plusieurs jours, d'autres cesser de manger aux repas cuisinés pour croquer ça et là des fruits et légumes, d'autres encore tester d'improbables mélanges avec une grande satisfaction (ah, les tartines chocolat-fromage !).
Tout ceci comme conséquence de la possibilité d'apprendre à se connaître, sans être limité par une autorité extérieure arbitraire.

Cela m'évoque un autre cas typique. A un moment donné, je demandais régulièrement à Isaya, mon fils, de se laver. Comme il ne le faisait pas autant que ce que je pensais être nécessaire, je réitérais ma demande, insistait, pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'il cède.
Mon fils a alors saisi le C.E.A, et c'est avec beaucoup de joie que j'ai reconnu avec les autres que la règle « harcèlement » était ici en jeu (la règle âgisme n'existait pas encore, mais elle aurait pu être évoquée... Jamais je n'aurais dit cela à quelqu'un d'autre, bien que plusieurs adultes au village étaient lancés dans la démarche de ne plus utiliser de savon ni de shampoing et de moins se laver : je me serais sentie tellement intrusive ! Surtout que je ne subissais aucun désagrément lié à cette démarche). Ce qui est génial, c'est que je me suis aperçue ensuite qu'Isaya ne sentait pas mauvais, ni n'avait de problème de peau, au contraire. Ses cheveux également étaient magnifiques. Bel apprentissage pour moi !

 

Mais alors, que reste-t-il de la relation parent-enfant ?

Eh bien justement, il reste l'essentiel, qui a enfin la place de se révéler dans toute sa splendeur. Je vois ici se tisser de véritables relations d'être à être entre adultes et enfants, horizontales.
Des êtres qui se permettent d'être eux-mêmes, apprennent réellement à se connaître et à s'apprécier.
Combien de parents ne connaissent pas vraiment leurs enfants, dans ce qui les fait vibrer, leur façon singulière d'être au monde, au delà du rôle « d'enfant de » ? Vous-même, étiez-vous avec vos parents dans une relation de respect et de confiance dans laquelle vous vous connaissiez mutuellement en profondeur ? Également, le fait de questionner et d'élargir l'autorité parentale, loin d'amoindrir la force de la particularité du lien entre un parent et son enfant, ne fait que la renforcer. L'amour qui unit ces deux personnes est immuable, et ne se dilue d'aucune manière dans un collectif.

 

Et puis...

Être parent dans un village Sudbury c'est aussi être disponible, avoir du temps à passer seul et avec l'autre. C'est bénéficier de la présence de personnes de tous les âges, tous uniques et tous bienveillants. C'est voir son enfant déployer ses ailes sans limite à leur envergure, lui offrir le cadeau de la liberté. C'est être prêt à voir évoluer, sans cesse, notre vision des choses.

Bref, c'est une aventure passionnante et extraordinaire.