Tout change

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Hélène Marquer - habitante du Village de Pourgues. Hélène a étudié la sociologie et le management des médias. Elle s'est vite rendue compte qu'elle ne tiendrait pas derrière un bureau. Elle a donc pris la caméra pour réaliser des vidéos sur la permaculture (pour l'association UCIT), l'éducation démocratique et d'autres sujets qui lui tiennent à cœur. La voici maintenant à Pourgues à la recherche de son artiste intérieur. Au village, elle s'amuse à organiser mariage, Guinguette, coudre des toiles de yourtes et des coussins, et danser quand elle peut !

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En direct de ma jolie maison en bois, face aux montagnes, je sens que c'est le moment de me retrousser les manches. Après quelques postures de yoga, me voilà enfin prête à écrire ces quelques lignes qui peinent à accoucher. Je me sens fatiguée et je me dis que je devrais moi-même utiliser cette affirmation que je m'apprête à taper sur mon clavier :

Toute personne qui intègre un collectif devrait faire un stage de Tai Ho Jutsu.

(ou de kung fu, ou tout autre art martial). Moi je dis Tai Ho Jutsu car c’est l’art martial que j’ai rencontré un jour de pluie dans le bois de Vincennes.

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Le tourbillon

Il y a quelques années (ça ne fait pas si longtemps), je vivais dans le tourbillon de mes émotions, tantôt menée par une forte excitation, tantôt emportée par la peur, allant jusqu'à la dépression. Dépression – excitation – dépression – excitation. A cette époque, j'aimais les sensations fortes et je comprends qu'une de mes attractions préférées demeurait « Les montagnes russes ». Ah ah, ce devait être une simple allégorie de mon état intérieur.

En allant vivre à Paris, grâce à de précieuses rencontres, je me suis mise à la sophrologie puis, à la méditation. Petit à petit, j'affinais la connaissance de moi-même. Encore dans cet état fébrile, je me souviens du jour de mes 28 ans. Cela faisait quelques années que fêter mon anniversaire m'angoissait au plus haut point. Ce jour là avait lieu un stage de Tai Ho Jutsu organisé par mon professeur de sophrologie, tout près de chez moi, dans le bois de Vincennes. J'étais tellement indécise que je n'avais pu donner une réponse claire quant à ma venue. Je m'étais finalement décidée ½ heure avant le stage en pesant le pour et le contre, tantôt à l'aide de mon tarot des couleurs, tantôt de mon pendule, après avoir appelée trois fois une amie pour lui demander son avis et pleuré un bon coup en me morfondant sur mon triste sort et mon pathétisme à ne pas savoir me décider. Bref, comme d'habitude, j'arrivais donc trente minutes en retard, les yeux rouges et en sueur, ayant oublié mon pique-nique et complètement stressée.

Nous étions une petite quinzaine, et nous nous sommes réunis, deux par deux, sous les arbres. Je me suis retrouvée face à un gros gars qui faisait deux têtes de plus que moi, bien baraqué et videur de boîte de nuit. Littéralement, nous devions nous exercer à nous donner des coups. Pour info, le Tai Ho Jutsu est une synthèse d'arts martiaux créée spécialement par la police japonaise. Autant dire que ça envoie du lourd. Pour la première fois, je me suis littéralement mise à prendre des coups (et à en donner accessoirement). Ce fut un choc. Au début, ça faisait mal, mon corps n'aimait pas ça. Au bout de la troisième fois, cela ne me faisait plus aussi mal. J'apprenais à accepter le choc. Je ne veux pas dire ici que l'idée était de devenir sado-masochiste (quoique je n'ai pas suffisamment étudié la question pour savoir si cela me plairait). Mais plutôt d'apprendre à prendre des coups. A un moment, mon enseignant, m'a aussi dit que j'avais tendance à anticiper les coups alors que l'on ne m'attaquait même pas.

Le soir, dans mon lit, j'étais toute courbaturée mais pleine d'énergie. Ce stage m'avait tellement reboostée que j'avais passé une belle journée d'anniversaire. Le yeux fixés au plafond, je faisais le bilan de ce stage.

J'ai alors réalisé deux choses :

La première : je n'ai jamais appris à prendre des coups sans avoir mal. (Et accessoirement, je n'ai jamais appris à tomber.)

La deuxième : mon corps parle pour moi. Ma posture physique dans le combat reflète ma posture dans la vie. J'anticipe des coups alors que personne ne m’attaque.

Voilà donc pourquoi je me dis qu'on devrait tous faire un stage d'art martial dans notre collectif. Parce que le collectif, c'est du sport.

D'une certaine façon, on n’arrête pas de se prendre des coups. Et on n’a jamais appris comment les recevoir. Et si on faisait un stage d'art martial, on pourrait peut-être apprendre à mieux les absorber, apprendre à tomber, se relever, et remonter sur le ring.

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Je n’arrête pas de prendre des coups ? Comment ça ?

Ici, je ferais ma petite théorie à moi qui vaut ce qu'elle vaut. J'ai constaté que quand je participe à un CoVi (Conseil de Village) ou un CEA (Comité d'Enquête et d'Arbitrage), ou d'autres réunions collectives, je ressens beaucoup d'émotions. Il m'est même arrivé à plusieurs reprises de sortir et d'être épuisée comme après un combat sur un ring de boxe. Aussi, dans les interactions du quotidien, j'ai sans cesse l'impression de recevoir un grand nombre de messages : les nouvelles idées de certains ; leurs appréhensions ; leurs peurs ; leurs projets ; leurs espoirs ; leurs priorités etc.

Chacun de ces messages peut-être vécu pour moi comme un coup qu'on me donne. Ces nouvelles données viennent donner un coup de pied dans la fourmilière de mon corps, bouleverser mes évidences, mes visions, les projections que j'avais faites.

J'ai constaté que la première attitude que j'ai face à une nouveauté, dans 80% des cas, c'est : de la peur. B. et J. veulent construire leur maison et il y aurait un chantier participatif avec 30 personnes. Feu rouge, feu rouge, feu rouge. Un grand feu rouge s'allume au croisement de la 25è avenue et la 10è rue de mes neurones. Une foule de questions se précipite à la porte de ma bouche « mais comment on va faire ça ? Ce fera trop de monde, pas les infrastructures etc. ». Le scénario catastrophe hollywoodien se met en marche dans ma tête avec un tremblement de terre à la fin et des dinosaures qui surgissent. Bref, je me rétracte. Cela vient bouleverser la vision que j'ai à ce moment là de la vie à Pourgues. Une nouvelle donnée surgit et mon système est grillé. Ça fait des étincelles, au secours, je vais exploser !

A ce moment là, mon esprit aurait envie d'un carillon japonais. Aucun bruit, juste le bruissement doux du vent dans les feuilles de bambous. Calme et stabilité. Que rien ne bouge, que rien ne change. Cela m'est tellement rassurant. Petit panda, je pourrais simplement me balancer, accrochée à mon bambou.

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Mais je suis toujours rattrapée par le contraire : tout change tout le temps !

Jeudi. Il fait beau. Pour une fois, je suis seule dans la cuisine. Il est tout juste 16h. Je viens de finir le ménage, la cuisine est nickel. J'ai même nettoyé les plaques de cuisson, astiqué les plans de travail avec le vinaigre à la framboise. Ils brillent. J'ai fait du rangement, plus rien ne traîne. Tout est dans la boîte « objets trouvés ». Je suis tellement contente. Plénitude, petit soupir de réussite. Appuyée sur mon balais, je contemple les montagnes. Je suis tellement bien.

Je vais faire une sieste. Le repos du guerrier est bien mérité.

Je reviens dans la cuisine. Coup de poing.

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Le commentateur prend le micro « Hélène est tombée KO sur le ring, va-t-elle se relever ?» L'arbitre montre son pousse et dit le premier chiffre : « 1 seconde ! ». La foule attend, en suspens.

Hélène regarde le plan de travail. Il est recouvert de farine. Une douce pluie de pâte à gâteaux goutte, des ustensiles sur la surface précédemment brillante. J. fait un grand sourire à Hélène « Je prépare un brownie pour le goûter ! ».

L'arbitre montre alors l'index et prononce le second chiffre : « 2 secondes, Hélène va t'elle se relever ? ». Hélène regarde la scène, regard dirigé vers le frigo : bébé Z, cul nul, lui sourit et se met à faire pipi sur le sol de la cuisine.

L'arbitre montre alors le majeur et prononce le troisième chiffre : « 3 secondes ! ».

Hélène ne se relève pas, c'en est trop pour Hélène, « Définitivement KO », crie l'arbitre dans le micro.

Oui, dans ces moments là, je suis définitivement KO. Et dans ma tête se bousculent des peurs, des colères, des exaspérations. Je prends un coup et je me rajoute de grosses baffes. Et une, et deux et trois ! Et même un bon coquard pour la route.

« J'ai fait tout ça pour rien ! Personne ne respecte rien ici ! Je déteste les gens qui font les gâteaux l'après-midi juste après le ménage. Définitivement, je hais les bébés. Puisque c'est comme ça, je n'en aurais pas. Et je déteste ces parents qui ne mettent pas de couches aux bébés. Et je déteste la vie en collectif car on ne peut vraiment pas compter sur les autres pour faire attention ! Et puisque c'est comme ça, je vais me casser et vivre toute seule dans une cabane en Alaska. Au moins je serais tranquille et personne ne me dérangera, jamais. Je ferais comme je veux, et merde ! »

Mais en fait, je voudrais quoi au juste ? Que la cuisine ressemble à un musée dans lequel chaque ingrédient serait sous une cloche en verre. Le sol éternellement brillant. Les pots éternellement remplis. Personne ne salirait le plan de travail avec de la farine, le sol avec de l'eau ou du pipi.

En fait ce serait génial car il n'y aurait pas un chat dans la cuisine et ça ne bougerait pas. En fait il n’y aurait même pas de cuisine et il n'y aurait personne. En fait, il n'y aurait pas de vie. Rien.

En fait ce serait juste euh.... mort.

Mort ???

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Ok donc je dois accepter que tout change tout le temps car : c'est ça la vie.

Quand je suis seule dans mon espace, c'est facile à vivre. Chaque objet, il n'y a que moi qui le déplace. Ça n'impacte que moi si je laisse de la vaisselle traîner dans l'évier et je peux même laisser pourrir des ingrédients au frigo.

A partir du moment où je partage mon espace avec quelqu'un commencent à surgir plus d'incertitudes et de chaos dans mon ordre à moi : des objets, du désordre s'ajoutent. Je commence à prendre des coups dans mon univers contrôlé. Ce bel apollon dans mon lit bouleverse mon rythme de sommeil car il ronfle. Ça, c'est juste quand on est deux. Puis, on va vivre en collocation et constater que les incertitudes et les changements augmentent, puis en famille, avec l'arrivée des enfants.

Et puis vient l'étape collectif. Nous vivons à trente. Le changement se vit au quotidien puissance trente. Et il faut être bien accroché. Des fois je me demande même si un être humain est capable de s'adapter à autant de nouveautés au quotidien. A trente individus, l'univers spatial change en un rien de temps : il permet de rendre la bâtisse nickel en deux heures avec cinq personnes qui font le ménage. Mais il multiplie aussi en un rien de temps le nombre de tasses oubliées sur une table. Et ça donne vite une impression de chaos.

Ici je parle juste des effets matériels. Tout à fait visibles et évidents. Ajouter à cela les réflexions, les idées. Nous sommes trente individus différents avec nos envies différentes, nos idées différentes, nos émotions différentes. Au quotidien ne cessent de se succéder les nouvelles priorités des uns et des autres à l'agenda : par mail, dans les discussions etc ; ne cessent de se confronter les émotions ; les aspirations des uns et des autres.

Et des fois je me sens submergée : trop de nouveautés, trop de coups de pieds dans ma fourmilière. Ou peut-être que je devrais comparer cela à des tremblements de terre. La vie en collectif est pleine de petits tremblements de terre allant de 1 à 6 sur l'échelle de Richter. « Et nous avons des problèmes financiers ce mois-ci ! ». Le commentateur radio déclare : “Séisme d'amplitude 5 sur l’échelle de Richter. L'épicentre est situé en plein cerveau d’Hélène.” Ahhhhhh !!!

Je comprends donc pourquoi les entreprises fonctionnent avec une structure figée, une organisation muselée, une hiérarchie inébranlable. Parce que c'est bien plus simple pour ceux qui les gèrent, ça évite les tremblements de terre. Ou bien, on évite peut-être de considérer les coups que certains se prennent.

En fait, la vie, c'est le changement ! Chaque jour, chacun n'arrête pas de changer, dans ses centres d'intérêts, ses envies, ses émotions. Chacun grandit, vieillit, s'enrichit, se débarrasse de choses, en choisit d'autres. Tout change tout le temps. Rien qu'à regarder les arbres ou les fleurs, tout change tout le temps autour de nous dans la nature, rien de plus évident. Il pleut, il vente, il fait soleil, il neige.

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Entraînement au changement pour tous !

Je me dis que ça mérite d'être entraîné. A Pourgues, on est déjà pas si mal ! Une des premières choses qu'on apprend ici c'est que n'importe quelle règle peut changer. Tout peut évoluer. Ce n'est pas parce qu'on s'est accordé sur quelque chose il y a trois mois que cela reste gravé dans le marbre des tables de loi de Pourgues pour les trois prochaines générations. D'ailleurs, Liliana, notre responsable du CoVi réimprime notre règlement chaque semaine. Il n'est jamais le même.

De mon côté, j'essaie aussi d'avancer. Avant (et cela arrive encore), je pouvais réagir au quart de tour sur une nouvelle idée : la prendre très au sérieux émotionnellement, laissant déborder ma peur ou mon appréhension. Ou bien j'avais besoin de m'investir dans chaque nouveau sujet, suivre tous les dossiers. Mais je me suis demandée si ce n'était pas une forme de contrôle. Et ça faisait trop pour moi.

Tout change tellement, que je ne peux pas suivre tous les trains en marche. J'ai donc décidé de rester sur le quai plus souvent ; et de lâcher prise. Si cela est vraiment important pour d'autres, je leur laisse le soin de le faire et leur fais confiance. En tous cas, je choisis de moins réagir au changement. J'esquive les coups. Ou je les absorbe sans qu'ils ne provoquent de douleur en moi. Ou bien j'observe les combats, sur le ring, au loin.

Voilà pourquoi je me dis que le Tai Ho Jutsu pourrait nous aider à absorber les nouveautés. Ça pourrait être une base pour aborder les coups d’une autre manière qu’en réagissant : « Ça fait trop mal, ça va me casser le bras ! ». On apprendrait aussi à tomber. Pour se rendre compte que ce n'est pas si terrible. On verrait peut-être aussi qu'on peut acquérir des réflexes qui nous permettraient de ne pas être autant affectée par les coups et par la chute.

Parce que si je me laisse tomber comme un sac à patates sur le pavé, je risque de me casser quelque chose. Mais si je tombe et me mets en boule, je n'en récolterais que quelques bleus, rien de plus. Et je me releverais, prête à remonter sur le ring pour un nouveau combat.

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NB : J'avoue que cet article m'a un peu été soufflé pendant l'une de mes méditations. Pendant ce long stage de Vipassana, à force d’observer ma respiration et garder le silence, la pratique m’amène à découvrir cela : « Si tu observes la réalité dans ton corps, tu observes que tout change. Chaque sensation apparaît puis disparaît. Alors ça ne sert à rien d'y réagir ! » Il m'a semblé évident de faire le parallèle avec Pourgues, car, mine de rien j'ai une fâcheuse tendance à réagir... Mais bon, j'apprends...