Pourquoi notre communauté réussit là où d'autres échouent - épisode 2 - les limites de la liberté

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Ramïn Farhangi - cofondateur de l'école dynamique et du Village de Pourgues. Auteur du TEDx et du livre "pourquoi j'ai créé une école où les enfants font ce qu'ils veulent" (à paraître chez Actes Sud en septembre 2018). Ramïn propose une formation pour les porteurs de projets d'écoles et de villages d'inspiration Sudbury.

Dans le premier épisode, j'ai d'abord défini ce que j'entends par "réussite" : nous sommes 23 personnes (bientôt 30) venons d'horizons variés et nous habitons en communauté de manière stable. Tous sommes heureux de vivre ici et avons l'intention de rester. J'ai aussi expliqué pourquoi je pense que le choix idéologique de l'individualisme a été un des facteurs clés de cette réussite.

Pour incarner ce fondement philosophique, un tel groupe doit travailler à harmoniser une interprétation commune de la liberté.

En effet, une fois qu'un groupe est prêt à s'embarquer dans une telle aventure, il rencontre le problème que chacun vient avec sa propre définition interne de ce qu'est la "liberté individuelle", autrement dit le "respect de chacun". La définition qu'une personne s'en fait résulte d'une somme infinie de conditionnements depuis l'enfance de ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Les interprétations de ce qui est "dangereux", "grave", "sale", "injuste", "irresponsable", "agressif", "liberticide", etc. sont donc forcément diverses.

Je soutiens la thèse qu'il est essentiel de travailler continuellement sur l'élaboration d'une définition commune des limites de l'acceptable afin qu'un collectif d'individus indépendants puisse vivre ensemble de manière harmonieuse.

Même si cela peut sembler contre-intuitif à premier abord, la manière la plus logique et utile de définir ce qu'est la liberté individuelle est d'en préciser les limites.

En cohérence avec notre logique individualiste, notre groupe veille à fixer des règles concernant uniquement les interactions entre l'individu et le groupe. Il ne s'occupe pas de juger les projets et comportements qui n'ont pas de conséquence directe sur les autres. Par exemple, établir une limite de consommation d'alcool ou de jeux vidéos serait cohérent avec une logique collectiviste. Un tel groupe se donnerait un rôle de dicter à ses membres ce qui est bon ou mauvais pour eux, plutôt que de faire confiance que chacun est capable de développer son propre sens de la raison et des responsabilités.

Notre groupe ne s'occupe pas non plus de valider chaque projet que souhaite porter une personne (ex : installer un compost, organiser une célébration, etc.). La question des projets personnels qui impactent le groupe est légèrement plus compliquée qu'une histoire de "laisser-faire total" et j'en parlerai dans le prochain épisode. En attendant, je vous conseille de vous informer sur les entreprises libérées et la sollicitation d'avis. Pour la suite de cet article, je continuerai de me focaliser sur notre manière de fixer les limites de la liberté dans la vie quotidienne.

La logique individualiste veut qu'on fixe des règles uniquement pour empêcher de nuire aux autres, ce qui permet généralement un spectre bien plus large de choix personnels possibles à chaque instant. Par exemple, pour les activités dangereuses, on permet à chacun de jouer à volonté avec une voiture, des couteaux, des skis, une combinaison de vol, etc. tant qu'il est la seule personne à se mettre elle-même en danger.

Au Village de Pourgues, vous verrez ainsi uniquement ce genre de règles :

  • Danger. Toute action présentant un danger potentiel ou avéré pour la sécurité d'autres personnes que soi-même est interdite.
  • Abus verbal et gestuel. Il est interdit de s'adresser à une personne de manière agressive, insultante, humiliante, menaçante, etc.
  • Âgisme. Chaque individu doit pouvoir jouir d'une considération et d'un traitement égal aux autres personnes quel que soit son âge.
  • Nudité. Il est autorisé de s'exposer nu seulement face à des personnes consentantes.

Nous avons aujourd'hui 3 pages de règles. Le travail de définition commune n'est jamais terminé, car les notions de danger, agression, âgisme et même nudité sont relatives. Il n'y a pas de vérité mais seulement des choix possibles sur les limites du tolérable dans ces domaines.

En fait, au moment de rajouter une règle à notre liste, ce sont plutôt des principes de bases qui sont fixés et non des limites précises. À ce stade, nous faisons seulement le choix que nous allons éventuellement étudier certains comportements et évaluer s'ils sont hors-limite, sans partir avec de quelconques évidences a priori.

L'exercice de s'accorder sur une même définition de la liberté individuelle s'affine réellement lorsque nous amenons des situations à l'attention du groupe. Celui-ci va s'accorder sur une description factuelle des actions, un choix de les considérer hors-limite ou pas, et éventuellement des mesures visant à protéger et renforcer notre cadre de liberté. Notre Comité d'Enquête et d'Arbitrage (CEA), tenu selon le besoin, fait un travail préalable de traitement, soumis à l'approbation de notre Conseil de Village, tenu une fois par semaine. Sur une première année d'activité, le CEA a traité environ 250 situations, c'est-à-dire autant d'occasions d'affiner toujours plus notre cadre commun.

Voici un de mes exemples préférés pour constater le caractère éminemment relatif de notre culture de liberté à Pourgues :

Depuis 3 ou 4 jours, X demande à Y tous les soirs de se laver. X insiste pendant environ 5 minutes même si Y exprime plusieurs fois de ne pas vouloir le faire.

Dans cette situation, X est la mère de Y, un jeune de 9 ans. Nous avons considéré qu'une telle insistance pour soumettre l'autre à une vision forcément relative de la propreté relevait du harcèlement et de l'âgisme. Par ailleurs, il s'avère que plusieurs habitants se lavent bien moins souvent depuis qu'ils ont emménagé ici. Nous sommes plusieurs à nous laver selon le besoin du moment plutôt que de procéder à une douche quotidienne systématique (ce qui est d'ailleurs fort économe en eau !).

Ce point de vue s'explique par la grande importance que nous accordons ici à traiter les enfants avec le même respect qu'on accorde aux adultes. Nous nous permettons au plus d'informer un enfant des conséquences possibles de ses actes. Nous leur permettons de vivre leur propre expérience malgré tout, et nous n'essayons pas de les manipuler pour les soumettre à notre volonté, même si on pense communément que c'est "pour leur bien".

J'imagine que dans l'immense majorité des familles, on aurait considéré que cet enfant était sale, et X a simplement joué son rôle normal de maman. À Pourgues, nous prouvons au quotidien que les normes culturelles sont relatives vu qu'un groupe comme le nôtre a la capacité de créer ses propres normes.

Quantité de discussions similaires en CEA sur nombre de sujets nous ont peu à peu permis d'affiner notre vision commune de ce qu'on entend par "liberté individuelle".

Cela fait maintenant trois ans que j'observe l'évolution de l'ambiance à l'école dynamique et à Pourgues. J'ai pu observer que l'appropriation progressive de ce fonctionnement par les membres du groupe a permis l'instauration toujours plus effective d'une ambiance de bien-être, de liberté, de sécurité, de respect. Je suis convaincu que c'est principalement grâce à ce fonctionnement que Pourgues est un lieu où il fait aussi bon vivre ensemble, et que nous sommes en train de réussir là où ils sont trop nombreux, pourtant sages et intelligents, à échouer face au défi de construction d'une communauté.