L'éducation démocratique c'est quoi ? épisode 3 : "L'art de ne rien faire! "

20180812_180459.jpg

Marjorie Bautista - enseignante à l'Education Nationale pendant 5 ans - cofondatrice de l'école Dynamique à Paris- cofondatrice du Village de Pourgues - Marjorie propose des formations immersives à Pourgues sur l”’éducation démocratique, une éducation à la liberté pour soi et son enfant.”

Dans l’article précédent (lien ici), j’ai parlé de l’intention pédagogique présente dans les comportements des adultes avec les enfants. Et une des conclusions était que l’adulte n’a pas besoin de jouer ce rôle de prof-évaluateur permanent avec l’enfant.

“Mais que fait-on alors !?” m’a dit un jour une maman. “Il faut bien les occuper !” m’a répondu une autre fois une mère.

Pourquoi pensons-nous qu’il faut les occuper? Pourquoi voulons-nous absolument “faire quelque chose pour eux”? Je pense que l’enfant n’a pas besoin de ses parents et des autres de cette manière-là. Je pense qu’il n’a pas besoin de propositions systématiques de la part des adultes; qu’il n’a pas besoin que les adultes lui créent un environnement artificiel pour son développement; qu’il n’a pas besoin que les adultes fassent semblant de jouer avec lui pour qu’il apprenne quelque chose. Le quotidien regorge d’occasions d’apprendre.

L’enfant observe et imite en permanence.
C’est à travers ces deux actions qu’il apprend tout ce dont il a besoin d’apprendre...
pour peu qu’il y ait des choses à observer et à imiter, l’espace et le temps pour ça!

Pour voir les enfants à l’oeuvre, ayons nos activités personnelles, intégrons-les dans notre quotidien, donnons-leur accès à la société et au vaste monde, soyons disponibles pour eux sans nous sacrifier pour autant, soyons authentiques, et laissons-les tranquilles. Nous verrons la magie s’opérer sans rien faire!

C’est ce que certaines personnes appellent
“l’art de ne rien faire”.


Cette expression définit bien selon moi le rôle de l’adulte dans l’éducation démocratique. Mais on voit bien qu’il est difficile de saisir de quoi il s’agit exactement : Ne rien faire !?… c’est à dire? De quoi parle-t-on au juste?
Voici quelques exemples de situations que je vis avec Zeÿa pour illustrer cette “art de ne rien faire”. Bien sûr, ce ne sont que des témoignages qui ouvrent à la discussion et qui peuvent être soumises à la critique et la remise en question. L’art de ne rien faire est si complexe, subtile et demande tellement de déconditionnement…

Situation 1 : le métro parisien

Dans le métro, je “n’occupe” pas Zeÿa et je ne vérifie pas ses acquis régulièrement en lui posant des questions. Je le laisse trouver ses propres jeux avec ce qu’il y a à disposition dans le wagon dans la limite du possible, c’est à dire en respectant à la fois les règles de sécurité propres au métro et mes règles de sécurité (que je questionne en permanence car fortement influencées par mon éducation et la société).
Zeÿa observe les passagers s’asseoir et commence à jouer avec les strapontins : il monte, descend et le font basculer des dizaines de fois. Il se cache derrière les sièges et joue avec les autres passagers qui sont heureux d’interagir avec lui. D’autres fois, il joue avec la fermeture éclaire de ma veste ou de mon sac à dos qu’il m’a vu maintes fois utiliser. Il descend et remonte cette fermeture plusieurs fois, et pousse des petits cris de joie quand il parvient à la remonter jusqu’en haut. D’autres fois encore, il se hisse jusqu’au plan de métro et pointe du doigt des stations comme il a pu l’observer le faire.
Tout ce qu’il y a naturellement autour de lui est source de jeu possible pour lui.
Moi, je n’interviens quasiment pas. Il ne souhaite pas jouer avec moi (sinon il me le manifesterait et il sait très bien le faire). Je respecte son choix. Je ne souhaite pas non plus jouer avec lui, je respecte mon choix aussi. Je préfère continuer la lecture de mon livre. Je suis juste vigilante (observation accrue et prête à intervenir) pendant l’ouverture des portes, au démarrage et à l’arrêt du métro. Je le porte quand il me le demande pour se hisser. Ni plus ni moins.
Je lui fais confiance et je sais qu’à travers tous ses jeux spontanés, il acquiert une multitude d’apprentissages. Je n’ai pas besoin de les lister et de le questionner pour savoir où il en est. Il est le seul à pouvoir savoir cela. Je n’ai pas besoin non plus de lui proposer des jeux, il regorge d’idées avec ce qu’il se présente à lui qui sont plus passionnantes que ce que j’aurais pu imaginer. Il ne dépend pas de moi pour jouer. Je suis juste une personne ressource si besoin.


De nombreux parents me demandent souvent s’ils doivent faire des propositions à leurs enfants pour éviter qu’ils ne s’ennuient ou pour s’assurer de la progression de leurs apprentissages (surtout lorsqu’ils font du unschooling).
Cela dépend. Cela dépend de leur intention et de la nature des propositions.

Je pense que toute proposition faite à un enfant (et à une personne en générale) devrait être authentique, c’est à dire animée d’une envie intrinsèque.

Toutes les propositions que je fais à Zeÿa sont des invitations à partager des activités que j’ai envie de faire pour moi-même, qu’il soit là ou pas. Ou des invitations à faire des activités que je sais qu’il apprécierait car ce sont ses centres d’intérêt du moment. Activités auxquelles il n’aurait pas accès sans moi du fait de son âge.

Voici d’autres situations pour illustrer des propositions authentiques.

Situation 2 : le parc

Parfois, dans l’après-midi, après avoir apporté ma contribution au collectif, j’ai envie de prendre l’air. Je propose à Zeÿa de venir avec moi au parc. S’il dit oui, nous y allons. S’il dit non, je le laisse avec un autre membre villageois et j’y vais sans lui. Pendant ce temps il sait très bien s’occuper sans moi avec les choses qu’il a à sa disposition : quelque jouets, certes, mais surtout son imagination débordante avec tout cet “espace-temps” qui lui est accordé. Lorsque je suis à Paris, j’insiste un peu car je ne peux pas encore le laisser seul à 20 mois. Et s’il ne le souhaite toujours pas, je réitère ma proposition un peu plus tard, ou je cherche activement quelqu’un pour être avec lui, ou je n’y vais pas. D’autres fois, c’est lui qui me manifeste son envie de sortir, et selon mon envie et ma disponibilité, j’accepte ou je trouve quelqu’un d’autre pour l’emmener. En tout cas à chaque fois, la sortie au parc née d’une réelle envie de ma part ou de sa part, et si nous y allons ensemble c’est qu’il y a une réelle envie de partager ce moment ensemble et non pas une espèce de “il faut”. Et parfois une petite négociation entre nous est de mise.
Une fois au parc, j’interviens très peu dans ses activités. Il monte les structures de jeux à sa guise. Je ne fais aucun commentaire du genre “doucement”, “fais attention, tu risquerais de tomber”, “tiens-toi à la barre”. Je pense que ces commentaires risquent davantage de le faire tomber que de le protéger. En m’entendant les dire, il se retournerait sûrement pour m’accorder de l’attention et ne serait plus focalisé sur lui-même. C’est justement dans ces conditions que la chute arriverait. Ces commentaires ne lui permettraient pas non plus d’appréhender pleinement toute la complexité de son escalade : ses appuis, son équilibre, ses prises, les autres enfants… toutes ses informations requièrent toute son attention. Toutefois, pour me rassurer lorsqu’il monte les structures des 8-10 ans, je reste derrière lui, prête à intervenir si besoin, tout en gardant une certaine distance et en étant relax car je sais à quel point le stress est contagieux. Et il ne serait pas juste que je le lui transmette.
Le plus souvent, lors de cette sortie, je lis, observe les autres enfants, regarde des vidéos Youtube ou discute au téléphone avec mes amis tout en prenant le soleil. Bref, je vis ma vie et lui la sienne. Je nous accorde du temps, de l’espace et de l’intimité.

Situation 3 : la musique

D’autres fois, j’ai envie de faire un peu de musique : je m’accorde un moment avec ma guitare pour jouer quelques mélodies et chanter. La plupart du temps je ne m’isole pas pour le faire car j’aime faire profiter les autres de ce moment et laisser les musiciens potentiels me rejoindre s’ils le souhaitent. Pratiquer ces centres d’intérêt et ces passions en place publique est source d’inspiration et de joie pour moi. Lorsque tout est caché, pratiqué dans son petit espace privé, je trouve que l’on y perd beaucoup.
Dans ce contexte d’ouverture, je laisse Zeÿa se joindre à moi s’il le souhaite, non pas parce que cela serait “bien pour lui qu’il fasse un peu de musique” mais simplement parce que j’aime la musique et que s’il souhaite partager ce moment-là avec moi il est le bienvenu.
Lorsqu’il est là, il m’observe, danse, chante, utilise les autres instruments qui sont à sa disposition ou tout autre mobilier/objet qu’il trouve pour participer à la musique. Et sa participation dure le temps qu’il le souhaite. Parfois il ne veut pas venir et c’est tout aussi bien. Je n’ai aucun avis à donner sur la pertinence de ses choix. C’est lui qui décide car il est le seul à savoir si ce moment musical a un intérêt pour lui ou pas. Je lui manifeste parfois ma grande envie qu’il vienne pour partager ce moment avec moi. Je lui manifeste cette envie une fois. S’il dit non, je respecte ce non et n’insiste pas davantage.
Dans ces moments de musique, il souhaite parfois prendre ma guitare. Je ne la lui donne pas systématiquement : je la garde si j’ai envie d’aller jusqu’au bout de mon objectif car j’ai le droit de lui dire non; sinon je la lui laisse en lui montrant comment l’utiliser, et parfois je la lui retire si j’estime qu’il en fait un mauvais usage. Je peux dans ce cas-là lui en trouver une autre adaptée à ses compétences.
A chaque fois, je recherche une écoute et un respect de mes envies et de ses besoins. Un équilibre subtil entre mon authenticité et sa singularité.

Situation 4 : Les chevaux

Pendant un long séjour à Paris, j’ai eu envie d’aller me ressourcer à la mer à Deauville. Pas de programme particulier si ce n’est “fare niente” pour toute la famille. En fin d’après-midi, nous avons eu un magnifique cadeau inattendu : un troupeau de chevaux avec leurs cavaliers ! Ils ont passé près de deux heures à se promener et à se baigner devant nous. Zeÿa était émerveillé. Il a insisté pour rester jusqu’au bout. Et depuis, il manifeste régulièrement son envie de voir des chevaux. Nous répondons à ses envies tout en écoutant les nôtres: nous organisons régulièrement des sorties autour des chevaux avec lui. Parfois, nous proposons à d’autres personnes enthousiastes de l’y emmener car nous n’avons pas ce même élan pour les chevaux et pas envie de feindre la joie. Il le sentirait et la journée serait moins joyeuse pour tout le monde. D’autres fois, nous lui proposons des alternatives aux sorties : vidéos, dessins animés, jouets de chevaux ou toutes autres choses sorties de notre imagination. Et parfois, juste “du rien”, car nous ne sommes pas disponibles. Et de ce rien, d’autres choses émergent, comme lors de cette après-midi “fare niente” à Deauville où l’épopée “cheval” a commencé !


L’art de ne rien faire est une recherche continue d’équilibre entre ses propres besoins, envies, centres d’intérêt, et ceux de son enfant.
C’est un processus dynamique d’observation et d’écoute de soi, de son enfant et des autres.


Nous vivons avec les enfants et non pour les enfants.

Notre rôle est de leur donner accès à un contexte favorable.

Quel est ce contexte ?
C’est ce que nous verrons au prochain numéro!