Press Start : Ma vie et les échecs

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Yohan (Arthur) Sancerni - Cofondateur de l’École Dynamique et du Village de Pourgues. Yohan est un entrepreneur, autodidacte, un explorateur des possibles. Passionné d’un rien et curieux d’un tout, d’une frontière à l’autre, il s’est forgé dans la rencontre de l’autre et à la recherche de sa propre rencontre avec lui-même.


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J'ai rencontré les échecs assez tôt. Et globalement, j’ai grandi en étant accro qu’à des jeux hyper compétitifs. Mon monde, la société dans laquelle j’ai grandi se sont forgés à travers un esprit de compétition. Je n’y ai pas échappé et ai surtout appris quelques leçons de vie essentielles.

Dès l'âge de 9 ans, j'ai joué aux échecs régulièrement. Contre mon père, à l'école, en ligne, avec des amis. J’ai ensuite joué à des jeux vidéos en lignes compétitifs à mon adolescence, jusqu’à mes 24 ans. Ils m'ont appris la patience, la persévérance, l’initiative, l’observation, la concentration, l'esprit critique, le travail d’équipe, le leadership - des compétences essentielles pour faire face à la vie.

Les échecs m'ont amené à adopter un principe de causalité très rapidement.

Déplacez votre chevalier ici : vous allez piéger son roi. Capturez ce pion : vous allez affaiblir son côté droit. Chaque mouvement correct nous rapproche d'une victoire; chaque faux pas nous rapproche d’une défaite.

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Les échecs ont également introduit en moi une certaine idée de «l'autre». Moi contre l’autre, noir contre blanc, notre classe contre la leur, notre école contre la leur, notre groupe contre le leur. Une conception de l’autre subtilement banalisée dans nos fonctionnements.

J'ai joué aux échecs avec sérieux jusqu'à l'âge de 15 ans, avec cette même mentalité. Et autres jeux compétitifs 10 ans de plus. J’étais clairement bon, j’avais une reconnaissance réelle de mes compétences et de mes performances, un classement gratifiant (top 3-5 en France), donc je m’étais fait à l’idée que j’aimais ces jeux! On aime forcément ce dans quoi on est bon non? :) J’aime ce jeu parce que je suis bon et je joue pour ressentir cette reconnaissance plaisante que j’obtiens surtout si je gagne et que j’ai un public! Je me mettais sous pression, facilement stressé et/ou angoissé! Schéma que je retrouvais parallèlement dans tous les aspects de ma vie : à l’école, avec mes parents, avec mes amis, en entreprise, en couple. Et tous les moyens sont bons pour décompresser (alcool, fumette, bruit, agitation, jamais seul ou sans rien à faire ou à planifier…).

Vers 15 ans, j'ai eu mon premier téléphone portable. Ce petit Nokia 3310 en noir et blanc avec des touches en relief. Je l'avais partout avec moi et en main comme symbole de mon indépendance. J'ai découvert qu'il pouvait tuer l'ennui avec son seul jeu :

Snake

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Snake était mon parfait passe temps et c’était aussi un bon prétexte pour ne pas me retrouver littéralement seul avec moi-même.

Et à quoi bon la compétition avec soi même? Pas de récompense visible, pas de classement, personne à rendre envieux...

Snake, pour certains est une frustration incarnée! C'est répétitif! Il est impossible de gagner! C'est que de la chance! Mais pour moi, petit à petit, sans le savoir à ce moment, c'est devenu la représentation la plus fidèle de la vie qui soit.

Dans la vie, votre seul adversaire ou ennemi, c’est vous-même.

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J'ai grandi à la recherche d'opposants: des gens à combattre, avec qui me comparer, des gens à blâmer, à pointer du doigt, à convaincre que j’avais raison, de qui me moquer, des gens à stigmatiser, à rejeter... J'imaginais des ennemis quand il n'y en avait pas, parce que se battre était facile surtout quand l’autre ne te vois pas arriver!

Attaquer en premier pour éviter de se faire surprendre, pour dominer, conquérir plus de terrain, contrôler, protéger ses acquis et ne pas être blessé : c’était le seul mode opératoire que je connaissais et qui était socialement la norme. Des actions qui étaient aussi largement alimentées par la peur de perdre une place dans le classement social, de perdre ses “avantages”, peur de se retrouver seul ou rejeté.

C'est la mentalité du joueur d’échecs que j’étais. Et ça me suivait partout.

Dans Snake, vous ne jouez que contre vous-même. L’attention est focalisée sur soi - vous vous mettez au défi de manipuler correctement votre corps dans l’espace face à un flux d'objectifs aléatoires. Il n'y a pas de boss final. Aucun blâme à attribuer. Les vrais compétences qui permettent de continuer le jeu, c’est la maîtrise et la connaissance de soi face à l’inconnu, sa capacité à garder son sang froid, rester soi-même et précis dans ses gestes sans céder à la panique émotionnelle, peu importe le résultat.

Le vrai jeu de la vie est intérieur.

Il n'y a pas de gros ennemis impossibles à battre qui existent pour vous faire souffrir. Personne qui joue le rôle du grand méchant ou du sauveur. Il n'y a pas de bon ou de mauvais coup absolu qu'un certain adversaire puisse asséner. Ce ne sont que des fictions que notre esprit invente par manque de connaissance et confiance en soi pour se faciliter la vie, s’éviter l'échec, s’éviter de se responsabiliser, s’éviter de dépenser trop d'énergie à tout remettre en cause, se satisfaire d’une petite tape amicale sur la joue puis continuer à se leurrer et se limiter à simplement faire mieux que l’autre donc s’éviter l’évolution authentique de l’être.

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“Ce qui m’intéresse, c’est la vie des hommes qui ont échoué car c’est le signe qu’ils ont essayé de se surpasser.” Georges Clemenceau

A Snake, votre performance peut augmenter sans fin, si vous vous contentez de persévérer.

Dans la vie, les choses ne deviennent pas plus difficiles - elles vont juste plus vite.

Certains jeux deviennent plus difficiles à mesure que vous jouez longtemps, y compris les échecs. Les positions se compliquent, les adversaires deviennent plus difficiles, les enjeux augmentent. Vous avez un classement public, et donc plus à perdre lorsque vous jouez contre les mêmes adversaires.

Pas Snake. Le jeu reste le même à partir de la première pièce jusqu'à ce que vous manquiez d'espace sur l'écran. La seule chose qui change est la vitesse et la longueur de votre corps.

Si vous jouez à Snake à la vitesse la plus lente possible pour le restant de vos jours, sans prendre le risque d’aller vers les objectifs, vous pourriez ne jamais perdre. Le seul ennemi serait la lassitude, la monotonie, l’ennui. J’en connais qui vivent ça au quotidien. Mais l'algorithme permettant de gagner sur Snake n'est pas compliqué et vous avez amplement le temps de déplacer le serpent de façon optimale pour éviter qu’il ne se morde la queue trop vite.

Vous connaissez l’Ouroboros?

Ouroboros

Un des plus vieux symboles ésotérique du monde, représentant un dragon ou d’un serpent en rond, se mordant la queue. Tenant son nom des grecs ou nommé Uroborus en latin, il est le symbole du cycle éternel de la nature, du temps qui se répète sans cesse, n’ayant ni début ni fin et visible à travers les saisons, le cycle jour-nuit etc,… . Il est le début et la fin, car même si la mort ou la destruction interrompt le destin de certaines personnes ou choses (comme des astres), ce n’est pas une fin car d’autres continuent leurs vies ou la commencent. Il est l’espoir d’une renaissance permanente du monde. Alors.. Game Over ou pas?

À Snake, le plus souvent, nous nous mettons au défi. Nous ne nous contentons pas de foncer sur les objectifs. Nous prenons le temps d’observer l’espace, d’optimiser nos déplacements et de rester serein face aux situations parfois inconfortables. La persévérance mène à encore plus d’accueil et de maîtrise (dans le sens de la maestria) de soi.

J'ai longtemps considéré la vie comme un jeu d'échecs, une série de défis de plus en plus importants. J'inventais des problèmes où il n’y en avait pas et adoptait parfois un état d'esprit de victime, préférant souvent la fuite de la situation si je ne pouvais pas gagner. Mais la vie ne devient pas de plus en plus difficile au fur et à mesure des années. Nous n'avons pas à relever de nouveaux défis si nous ne le souhaitons pas.

Cependant, la vie devient plus rapide. Chaque jour que nous vivons représente un pourcentage moins important de notre vie totale et nous percevons le temps comme se déplaçant plus rapidement.

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La seule façon de “jouer” la vie - comme Snake - consiste à apprendre à jouer avec la même maîtrise (maestria) de soi jusqu’à la vitesse la plus élevée, apprendre à s’adapter et à répondre au jeu, peu importe l’endroit où apparaît le nouvel objectif. Vous devez comprendre votre propre esprit, vos propres comportements et votre propre rythme.


Dans la vie, vous ne pouvez pas contrôler le script.

Comme je l'ai mentionné plus tôt, aux échecs, il y a un «meilleur coup» pour une position donnée. Vous pouvez forcer votre adversaire dans un coin. Vous pouvez voir vingt mouvements dans le futur, si vous êtes un super ordinateur.

Les échecs viennent avec un ensemble de prescriptions et de meilleures pratiques. C'est parce que les échecs sont un système fermé. Il n'y a pas de contraintes aléatoires, pas de chance. Les pièces bougent toujours de la même manière et la position de départ est toujours identique.

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C’est un jeu qui ne laisse qu’une place infime à la créativité. Nos déplacements ont pour objectif de se défendre ou d’attaquer et une défaite signifie la mort du Roi, la mort de notre règne.

Snake? Vous savez seulement quelle est votre taille et l’espace qui existe autour de vous. Vous jouez le moment présent, en essayant de construire la meilleure configuration possible, sachant qu'il est impossible de prédire la situation qui arrive. Vous ne vous laissez pas berner en pensant que vous pouvez prévoir des mouvements et contrôler l'avenir.



J'ai passé une grande partie de ma vie dans la peau d’un joueur d’échecs, à essayer de trouver le meilleur jeu (ou vie) possible ou à me diriger vers une fin de partie prédéterminée. J'étais câblé pour chercher le maximum de contrôle autour de moi.

Nous pouvons avoir planifié la soirée parfaite… Mais devinez quoi? Il se peut que rien ne se passe comme prévu. Que tout soi chamboulé avec un seul mot, un regard. Scénario qui n’est pas sécurisant…

Donc tout contrôler, sécuriser par l’extérieur, pour empêcher mes peurs de m’envahir, les renier. Émotions qui imprégnaient ma vie : peur de l’échec, peur de ce que l’autre pense ou ne pense pas, de ce qu’il dit ou ne dit pas, peur d’un manque d’amour ou d’un excès d’amour, peur de parler, peur de taire, peur d’être seul ou être engagé, peur de plaire ou de déplaire…

Il y a encore peu, il m’est arrivé de penser que j’étais entièrement et activement créateur de ce qui m’entourait, mais c’est en grande partie faux et juste prétentieux. Ça mène subtilement qu’à encore plus de contrôle et d’idées figées sur ce qui est bon ou mauvais et donc de jugement, de frustrations, etc . Le mieux que je puisse faire c’est d’accepter ce qui m’entoure et de faire le mieux que je puisse pour m’adapter à mon environnement en respectant celui que j’apprends à connaître qui n’est autre que celui qui vit dans mes chaussures.

Sur Snake, vous constaterez que les éléments aléatoires n’apparaissent que dans les espaces que vous laisserez libres, ils ne vous tombent pas dessus. Nous avons le choix de ne pas les manger et si nous le faisons, nous avons une responsabilité quant à ce qui nous arrive.

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Plus j’apprends à me connaitre, moins je suis surpris par la vie et ses “farces”, j’en suis plutôt amusé même. Car tout ce qui m’arrive existe pour moi et non contre moi. Je me sens sécurisé par l’intérieur, car j’ai fais de mes peurs des alliées.

J’aime plus que tout le bonheur que me procure ce sang-froid et ce lâcher-prise sur les “résultats” de mes actions et donc celles des autres. Je ne suis certes pas encore arrivé à maturité de cet état, mais il s’installe, il s’enracine en moi.

Il n’y a que deux façons de ne pas connaître l’échec : être parfait, ou ne rien faire.

Nous ne créons ni ne contrôlons notre environnement, il se crée de lui même autour de nous, à partir de la compréhension que l’on a de nous-même.

La vie ne m'apparaît plus comme “causale”. Il y a toujours sans cesse une distribution illimitée d'événements possibles. Les choses qui arrivent ont une chance sur l’infini d’arriver. Il n’y a pas de réponse directe et prévisible à nos actions. Nos vies sont des systèmes ouverts, où un nombre d'événements non observables peuvent changer notre vision et nos perspectives en quelques instants. Même les plus grandes décisions de la vie sont difficilement calculables.

Vous pouvez essayer de deviner en vain quels éléments vous attendent lorsque vous essayez d'améliorer votre situation, ou comme dans Snake, vous pouvez simplement vous placer dans la meilleure posture possible sans chercher à contrôler le système dans lequel vous jouez.

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Dans la vie, personne ne vous dit quand vous avez gagné.

Aux échecs, vous verrez votre adversaire renverser son roi avec résignation. Vous verrez les résultats du tournoi. Vous ressentirez la satisfaction de la victoire.

Je me souviens du jour où j'ai quitté cette mentalité de joueur d’échecs. Pendant une partie contre un ami, je ne me suis pas fait battre mais j'ai abandonné par frustration.

Selon les règles des échecs, il n'y a que deux façons de perdre: se faire mettre en échec et mat ou abandonner. Le jour où j'ai arrêté les échecs, j'en ai trouvé une autre :

Si je ne jouais pas avec enthousiasme ou si je jouais juste avec une attente de résultat, j'avais déjà perdu.

Lorsque je joue à Snake, la seule chose que je sais, c’est que je vais perdre et que je vais adorer recommencer.

Au Village de Pourgues, J’ai l’espace et le temps pour me fixer des objectifs sans compromis. Je suis très heureux de savoir que je peux régulièrement me lancer un défi personnel et le relever tous les jours, ou pas.

Si j'accomplis ce que je m'efforce de réaliser, je suis le seul à vraiment le savoir. Et c’est tout ce qui compte.

  Ma petite maison dans la prairie au Village de Pourgues.

Ma petite maison dans la prairie au Village de Pourgues.

Jouer renforce ma détermination, ma concentration, ma volonté de découvrir et de persévérer dans des domaines que je ne connais pas et qui n’ont aucune finalité.

Je ne joue pas pour gagner - je joue pour jouer.

Le jeu de la vie devrait être que pure enthousiasme. Nous ne devrions pas seulement voir, chercher ou créer nos ennemis, tenter de contrôler notre entourage, notre environnement.

Vous et vous seuls pouvez choisir comment vous jouez votre vie.

Le bon jeu n’est pas forcément celui le plus joué.

“Les gens qui vivent dans la terreur de l’échec ne réalisent

jamais leur potentiel. Si l’on n’apprend pas à échouer,

on échoue à apprendre.”

Tal Ben Shahar

Il s’agit ici de mon propre rapport aux échecs, mon prisme et les rapprochements que je peux en faire selon ma propre expérience de vie, j’aurai pu prendre comme exemple le Monopoly. Je respecte profondément ce jeu et ses joueurs! Et il m’arrive encore d’y jouer :)

A bientôt à Pourgues ;)

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