Pourquoi notre communauté réussit là où d'autres échouent - épisode 5 - Une vision cohérente de l'enfance

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Ramïn Farhangi - cofondateur de l'école dynamique et du Village de Pourgues. Auteur du TEDx et du livre "pourquoi j'ai créé une école où les enfants font ce qu'ils veulent" (à paraître chez Actes Sud en septembre 2018). Ramïn propose une formation pour les porteurs de projets d'écoles et de villages d'inspiration Sudbury.

Aujourd'hui, j'aimerais vous parler de notre projet d'abolir l'école et l'âgisme au Village de Pourgues. Porté à l'échelle d'un pays, c'est comme si on abolissait le Ministère de l'Education, et qu'on changeait radicalement notre vision de l’enfant, jusqu'à lui accorder un respect et des droits égaux à ceux des adultes.

Nous considérons que l'éducation, l'instruction et tous les apprentissages de chacun (adulte comme enfant) relèvent totalement de leur propre responsabilité, et non de celle des parents, de la communauté ou de la Nation. De quoi mettre un million de personnes au chômage et réduire le budget de l'Etat de 100 milliards d'euros (donc réduire du même montant le PIB = C + I + G + X - M, pour ceux qui ont fait un peu de macro-économie).

Nous considérons que chacun est déjà outillé et compétent depuis sa naissance pour faire ses propres choix, que son instinct et sa raison le mènent spontanément vers les défis dont il a besoin pour grandir et se réaliser. Nous considérons aussi que chacun a déjà accès à une abondance de ressources autour de lui pour apprendre ce qu'il veut.

Il n'y a pas lieu de planifier et administrer les apprentissages de qui que ce soit d'autre que soi-même. Il n'y a même pas lieu de proposer des objectifs motivants pour stimuler et guider les apprenants. Il n'y a pas lieu d'induire une volonté chez eux, car ils ont déjà leur propre volonté. Respecter la volonté de l'autre, c'est lui permettre de vivre libre. Et l'enfant est un "autre" comme un autre (pas mal comme punchline, non ?).

En fait, on pourrait dire que chez nous, il n'y a ni éducation ni apprentissage, ou que chaque instant est apprentissage, chaque instant est éducation, pour tous. Le zéro et l'infini se rejoignent lorsqu'on fait disparaître des concepts obsolètes.

Je ne vais pas m'étendre sur les principes inspirés de Sudbury Valley School, que vous pouvez déjà étudier en profondeur avec mon livre et nombre d'écrits. L'objet de cet article est plutôt d'explorer l'importance d'un consensus sur une vision commune de l'enfant au moment de fonder une communauté de vie. Imaginez une famille où les parents se rendent compte après la naissance de l'enfant qu'ils ont des visions inconciliables de l'éducation, malgré le fait qu'ils sont très amoureux et soudés en tant que couple. Ça peut être invivable au point de mener à une séparation, car l'identité de la famille et son objectif fondamental deviennent impossibles à construire. De même, Pourgues étant une communauté de vie élargie qu'on pourrait qualifier de "grande famille pluri-nucléaire", la cohérence de la vision éducative commune est cruciale pour la stabilité, la cohésion et la pérennité de notre groupe.

Tout comme les tenants d'une éducation française traditionnelle pourraient craindre la disparition de l'identité et la culture Française si on abolissait l'éducation nationale, nous sentons à quel point la cohérence de notre approche éducative est une question identitaire à Pourgues. Notre existence même est en jeu sur cette question. S'il arrive un jour qu'on perde suffisamment de vue notre idéal de libre enfance, il deviendrait difficile de distinguer ce qu'est, au juste, le Village de Pourgues. On pourrait alors jeter notre nom et notre logo à la poubelle, car ils ne vaudraient plus grand chose aux yeux du reste de l'humanité.

En fait, au moment de lancer ce projet d'écovillage lors des premières réunions en mai-juin 2016, le récit fondateur était déjà largement clair et partagé. C'était l'école dynamique élargie et généralisée à un village entier. Dès lors, tous nos exercices de groupe pour définir notre raison d'être et nos valeurs fondamentales n'ont été que confirmations de ce récit aujourd'hui bel et bien incarné dans le réel :

Nous sommes une communauté de vie écologique où la liberté individuelle est érigée comme valeur suprême.

Vivre libre est réellement le seul objectif réunissant tous les habitants. Et malgré le fait que dans la société, les enfants n'aient jamais eu droit à cette liberté, nous avons fait le choix controversé de les inclure dans le projet universel de démocratie libérale, étendu récemment aux femmes, réservé depuis toujours aux adultes.

Le plus habituellement, l'agro-écologie et l'écoconstruction sont au cœur de la proposition politique d'un éco-village, pour sortir du capitalisme et survivre à l'effondrement qui vient. C'est un objectif que nous partageons également. Ceci dit, le récit principal qui nous réunit tous est résolument tourné vers la liberté de la personne humaine. Notre proposition politique au devant de la scène est l'éradication de toute forme de coercition, et en particulier sur les enfants qui en sont les toutes premières et banales victimes dans ce qui se pratique conventionnellement.

Est-ce aussi facile à incarner qu'à prêcher ? Certainement pas. Ce n'est pas du jour au lendemain que les féministes même les plus engagés (hommes et femmes) ont su assumer une posture pleinement cohérente avec leur idéal d'égalité. De même, à Pourgues, nous traversons nos difficultés, nos contradictions et nos disputes concernant le projet d'abolir l'âgisme.

Parenthèse Flashback : À l'école dynamique, j'ai senti à quel point certaines propositions des parents étaient largement en contradiction avec le projet : apporter davantage de stimulation aux enfants, plus de renforcement positif et moins de sanctions ou que sais-je… L'adoption de ces propositions aurait certainement annihilé la lisibilité de ce qu'on est au juste. Nous serions donc devenus quelque chose de tout simplement inutile au monde.

J'ai toujours trouvé cela primordial de faire un choix identifiable et communicable avec des fondations bien ancrées, plutôt qu'un gloubi-boulga informe et instable, donc incapable d'inspirer une quelconque direction à quiconque. C'est pour cela que nous (les cofondateurs) avons autant tenu à protéger les fondations de l'école jusqu'à parfois parfois être perçu comme dogmatiques auprès des parents et sur les réseaux. Je ne regrette rien. Je considère que la pression de la socio-culture pour traiter nos enfants comme plus dépendants et moins responsables est suffisamment établie pour justifier une posture parfois défensive et hostile aux injonctions contradictoires de l'extérieur ("Sois toi-même et sois autonome, mais fais moi plaisir un peu quand même pour que je t'aime, hein ?! Et parfois, ce serait quand même bien que tu obéisses, aussi… parce qu'il faut trouver du travail, donc dès aujourd'hui, ce serait bien que tu fasses ceci et cela... etc.").

De même, à Pourgues, j'ai parfois senti que certains discours venaient contredire notre récit fondateur sur l'enfance, et ça nous mettait en colère, moi et quelques autres puristes, au point de passer pour des sortes "d'Ayatollah de la chapelle Sudbury". Nous avons connu un épisode de tensions tellement vives que certains se sont sentis au bord de l'exclusion, sous pression d'une sorte de tyrannie ambiante qu'ils recevaient ainsi : "soit tu changes ta manière de traiter les enfants, soit tu plies bagages et tu te casses !"

Cet épisode a fini par provoquer une certaine remise en cause, tout de même, dans ma manière de faire. Je m'efforce de ne plus émettre mes avis personnels sur l'âgisme à l'emporte-pièce. Soit une situation me paraît suffisamment abusive pour l'amener en Comité d'Enquête et d'Arbitrage pour que ce soit acté au niveau du groupe, soit je ne fais rien.

Avec le recul, il m'est parfois arrivé, je pense, de surestimer le risque existentiel. À Pourgues, je pense que la culture de l'enfance libre est tellement établie qu'on peut largement se permettre une certaine tolérance dans l'interprétation de ce que c'est. D'ailleurs, peut-être que les gens du 22ème siècle nous verront comme des arriérés pour ne pas donner un compte en banque, un téléphone, une petite voiture et un accès libre à l'alcool dès l'âge de 5 ans. Qui sait ?

Tout comme la non-violence, la liberté est une voie, et le cheminement est passionnant.