Pourquoi notre communauté réussit là où d'autres échouent - épisode 4 - l'art de communiquer

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Ramïn Farhangi - cofondateur de l'école dynamique et du Village de Pourgues. Auteur du TEDx et du livre pourquoi j'ai créé une école où les enfants font ce qu'ils veulent. Ramïn propose une formation pour les porteurs de projets d'écoles et de villages d'inspiration Sudbury.

J'ai de la violence en moi, et il m'arrive de déverser cette violence sur d'autres.

En 2016, j'ai hurlé de rage sur une de mes collègues au téléphone au point de dire "tu représentes tout ce que je déteste", en réaction à de pourtant simples et entendables objections qu'elle apportait sur un projet que je menais. En 2017, rebelote avec l'assistante commerciale de la Résidence de l'Ecole Centrale Paris (alors qu'elle n'avait aucun pouvoir sur la situation), outragé par leur manière de négocier certains aspects logistiques de la conférence d'été EUDEC. J'ai ressenti une telle haine envers son patron pour cela que la nuit venue, des pensées noires tournaient en boucle dans ma tête. Il y a un mois, re-rebelote avec le centre des impôts de Foix qui m'appelle pour me dire que je nous n'avons pas le droit de vivre à trois dans une roulotte de 15 m², ce à quoi j'ai répondu "comment vous sentez-vous si je vous dis que vous êtes une petite fonctionnaire de merde dont la vie n'a aucun sens ?".

Il m'est arrivé de traiter mon propre père avec mépris, de m'adresser à lui comme si c'était le dernier des cons, à enchaîner quarante arguments à cent à l'heure pour lui démontrer à quel point il n'avait rien compris, et à quel point j'avais raison. Il m'est arrivé de mépriser les surconsommateurs qui dépassent la barre fatidique de ce que la planète peut régénérer : comment diable peut-on consommer trois planètes alors que les conséquences sont pourtant claires ?! Comment peut-on manger de la viande quotidiennement et ainsi soutenir un traitement aussi ignoble des animaux et déforester l'Amazonie ?! Merde à la fin ! Vous êtes stupides, ou quoi ?! Vous n'avez donc aucune empathie ?! Aucun sens des responsabilités ?!

Ces moments d'extrême violences sont suffisamment rares pour qu'on se pardonne les uns les autres et continue de vivre ensemble en paix. D'ailleurs, mon entourage vous dira probablement que je suis quelqu'un de tout à fait fréquentable, voire même d'une sagesse exemplaire. Pourtant, cette violence existe bel et bien, et parfois, elle prend le dessus sur moi au point que je perds tout contrôle. J'ai honte de cette bête qui sommeille en moi et ce dont elle peut être capable, moi qui aspire à être pure bonté et pure douceur. Par ailleurs, j'ai aussi de la violence plus ordinaire en moi au quotidien, que je garde secrète pour ne froisser personne : le jugement. Je juge presque tout ce qui ne me ressemble pas. Si je partageais tout ce jugement, je serais tout bonnement infréquentable.

Aujourd'hui, je doute que la non-violence puisse être atteint par qui que ce soit, même chez une personne comme Gandhi qui a dédié sa vie à cette voie. Sachant que tout jugement est une violence, celle-ci émerge en chacun de nous, plusieurs fois par jours. Ce qu'on peut faire de cette violence, tout au plus, c'est mettre de la conscience dessus, s'arrêter, respirer et désamorcer la bombe.

La non-violence n'est pas un état, c'est une voie. C'est un travail quotidien.

Vivre en communauté, c'est faire face à une telle diversité d'humains que cela risque d'éveiller les parties les plus sombres de chaque individu. Le choix d'un tel mode de vie nécessite donc de décupler ses efforts pour arpenter le chemin de la non-violence. Je pense que la survie d'un tel projet nécessite que chacun mette un maximum de conscience dans sa manière d'entrer en relation avec l'autre et avec soi. À Pourgues, notre stabilité et notre continuité dépend en bonne partie de notre capacité à développer notre art de communiquer les uns avec les autres.

Dans les trois premiers épisodes, j'ai parlé de nos fondations et de notre structure, inspirées de modèles solides qui ont fait leurs preuves dans la durée (Sudbury Valley School et Reinventing Organizations). Le design d'une gouvernance partagée est essentielle, et je pense d'ailleurs que ces structures inspirent la responsabilité individuelle et la non-violence dans l'informel. Mais la structure pure (même maniée avec une grande maîtrise) me semble insuffisante pour assurer la continuité d'une communauté. Une excellente école ou un excellent village opale (cf épisode 3) peut tout de même dériver ultimement vers un éclatement violent et irréparable du groupe. Pour l'avoir maintenant vécu depuis plusieurs années, je me rends compte toujours plus que le facteur humain est un défi qu'aucun principe ni outil ne saurait maîtriser. Pour surmonter ce défi, aucun concept, aucune méthode ne saurait exempter les individus d'un permanent et profond travail au contact du réel.

Communiquer n'est pas une méthode à appliquer, c'est un art à développer. C'est un chemin de sagesse qui ne connaît aucune fin.

Tout groupe sans chef qui se constitue devrait donc accorder suffisamment de conscience et de temps à ce challenge. TOUT le temps disponible si nécessaire. Au Village de Pourgues, notre principal projet commun durant les trois à six premiers mois fut de mettre en place une vie collective sereine et stable. Nous y sommes arrivés, et j'ose penser (au risque d'être pris pour un arrogant) que ce succès est définitif, et que notre groupe est maintenant suffisamment soudé pour être indestructible. Ce fut donc du temps bien investi.

Aussi, je pense qu'un groupe qui n'a pas les moyens d'investir tout ce temps ne devrait tout simplement pas se lancer dans l'aventure. Si les individus viennent seulement avec l'idée de s'occuper de leurs petites affaires personnelles et n'ont aucun intérêt pour la construction d'un collectif, s'ils vivent dans une sorte de stress financier et qu'ils doivent se démener avec mille soucis extérieurs au projet de vie commune, alors mieux vaut rester dans sa petite vie actuelle. À Pourgues, chacun a emménagé en se donnant tout le temps nécessaire pour aller pas à pas à la rencontre de l'autre et de soi. Chacun continue aujourd'hui d'accorder un grand soin à ses relations. Ce temps disponible me paraît indispensable au succès d'un tel projet.

Depuis le premier jour et pour le restant de nos jours, chacun d'entre nous travaille donc son art de communiquer, car chacun, à sa manière et selon une intuition qui lui est propre, a compris que sa stabilité psychique et celle des autres en dépend. Chacun a compris que son apprentissage du vivre-ensemble, son évolution personnelle et la santé des liens qu'il entretient avec les autres est une question de survie, autant que de bonheur.

C'est dans la communication que s'instaure le respect ou la violence. C'est dans la communication qu'on construit ensemble et qu'on se détruit les uns les autres.

Il existe nombre d'approches pour développer cet art, dont la fameuse Communication Non Violente inspirée des travaux de Marshall Rosenberg (voir Les mots sont des fenêtres, ou bien ils sont des murs). Il existe aussi des outils pour réparer des liens dont les fêlures ont des conséquences sur l'ensemble du groupe. À Pourgues, nous utilisons les Cercles Restauratifs, que je recommande chaleureusement.

J'ouvre une parenthèse : on me demande souvent pourquoi on ne prend pas soin des relations humaines, des émotions et besoins de chacun lors du Comité d'Enquête et d'Arbitrage (voir épisode 2), ce à quoi je répond que le CEA est un processus non-violent par lequel nous définissons ensemble nos règles de vie commune. Il n'a jamais eu vocation à faire autre chose, et c'est d'ailleurs un outil inadapté à toute autre fin, et notamment pour résoudre des conflits humains ou assurer une "thérapie" du groupe. Nous avons donc besoin de nous appuyer sur d'autres approches pour s'occuper de l'irrationnel, du subtil, de l'émotionnel, du relationnel... Fin de la parenthèse.

Quelles que soient les philosophies dont on s'inspire et les outils dont on se dote, il n'y a rien de plus puissant que le vécu pour progresser dans l'art de communiquer. J'entends parfois des porteurs de projets dire qu'ils vont fonder un collectif basé sur la gouvernance partagée et la CNV, et que tous les membres auront suivi une formation, donc tout ira bien. Sans aucun doute, ces formations sont d'une grande aide, mais tout comme on a besoin d'entrer dans l'eau pour effectivement apprendre à nager, on a besoin de vivre ensemble pour apprendre l'art de communiquer. Et il vaut mieux que dans un groupe qui se constitue, plusieurs personnes aient déjà une certaine expérience de la vie collective !

C'est en se levant chaque matin et en coopérant avec des personnes qu'on n'a pas forcément envie de voir tous les jours qu'on apprend à observer tout le jugement et la violence qu'on a en nous et les désamorcer peu à peu. Tout couple engagé pour le long terme a certainement vécu et senti cela. La communauté est une sorte de mariage avec des dizaines de personnes, chacune avec le potentiel de nous renvoyer nos parts d'ombre dont on ignorait même l'existence. C'est ainsi que la vie en communauté me semble être le plus puissant catalyseur de développement humain qui soit.

Il n'y a pas de recette magique pour apprendre à communiquer. Le progrès vient avec le vécu, la pratique et l'introspection perpétuelle. Il vient avec l'adversité, les plus lourdes difficultés, les défis et les erreurs. Il vient en côtoyant des maîtres qui nous inspirent. L'apprentissage d'une langue vient le plus efficacement par une immersion de plusieurs mois dans le pays. De même, l'art de communiquer vient le plus efficacement par une immersion dans une communauté de personnes libres, diverses et authentiques.

À Pourgues, je nous vois tous progresser dans cet art au quotidien. Je nous vois entrer en contact toujours plus consciemment avec l'origine de la violence qui réside en chacun de nous (jugement, culpabilité, jalousie, dégoût, etc.) et les transformer en objets de curiosité et d'étude, en opportunité de travail et d'élévation de soi. Je vois se développer davantage l'observation et l'écoute, plutôt que la réaction ou la fuite. Je vois des personnes en quête de toujours davantage reconnaître leur part de responsabilité dans ce qui leur arrive et se concentrer sur ce qu'ils peuvent faire, plutôt que de jeter la faute sur le reste du monde et se plaindre.

J'entends de moins en moins de récits qui confondent fiction et réalité, sous la ridicule lorgnette du bien et du mal, avec des personnages jouant des rôles de victimes, de fautifs et de juges. Je vois l'ensemble de nos interactions avec un regard neuf. Pour progresser vers l'excellence dans l'art de communiquer, nous nous efforçons à nous focaliser sur les faits et leurs conséquences, neutres de tout jugement. Nous apprenons à nourrir le contentement, lâchant toute attente qu'il pourrait en être autrement, qu'il existerait un mieux que ce qui est là, maintenant.

C'est cela, il me semble, qu'on entend par "bienveillance". Plus de victimes ou de coupables, mais seulement des situations, des perceptions, des émotions et des besoins. Les situations sont ce qu'elles sont. Et pour ce qui est des perceptions, des émotions et des besoins, c'est au final à chacun de se débrouiller avec. Si on a de la chance (et c'est habituellement le cas), nous avons des amis, des confidents autour de nous pour nous soutenir dans l'exploration de ces choses dont l'origine gardera toujours une certaine part de mystère. Pourquoi suis-je ainsi ? Pourquoi est-ce que je réagis comme ça alors que d'autres réagissent différemment ? Mon enfance ? Mes parents ? Mes ancêtres ? Mes gènes ? Est-ce que je peux changer ?

Je ne sais pas, et personne ne saura jamais, mais ça vaut quand même le coup de chercher sans cesse.

Vivre immergé dans une telle culture amène forcément chacun à progresser dans la prise de conscience et l'incarnation de la valeur liberté. C'est le "socle commun" de l'école Dynamique et du Village de Pourgues. Dans le prochain épisode, je parlerai de vision éducative.