L'éducation démocratique c’est quoi? Episode 2 : L’absence d’intention pédagogique

Marjorie Bautista - enseignante à l'Education Nationale pendant 5 ans - cofondatrice de l'école Dynamique à Paris- cofondatrice du Village de Pourgues - Marjorie propose des immersions à Pourgues pour les familles qui ont fait le choix d'une éducation démocratique, en école, en famille ou en collectif.

Ce qui distingue l’éducation démocratique des autres approches est l’absence d’intention pédagogique, c’est-à-dire l’absence de programme!

Dans l’éducation démocratique, les adultes partent du principe qu’il existe une quantité indénombrable et indéfinissable de choses possibles à apprendre dans ce monde, que l’être humain est programmé pour apprendre et que les apprentissages se font partout et tout le temps de la naissance à la mort.
Les adultes ne décident donc pas à la place des enfants ce qu’ils sont censés apprendre et ne s’en inquiètent pas.
Ils considèrent l’enfant comme un individu libre et capable d’apprendre ce qu’il veut.

Il est difficile de décrire une notion basée sur “l’absence de”. Ainsi, pour saisir cette idée d’absence d’intention pédagogique, il me semble pertinent de nous pencher sur son contraire : l’intention pédagogique.
Pour l’illustrer, voici quelques situations de vie quotidienne que j’ai pu observer. Les objectifs étant de prendre conscience de l’intention pédagogique dans nos comportements avec l’enfant, de la questionner, de comprendre son origine, de prendre conscience de ses effets et de reconnaître son caractère illégitime et inutile.

Situation 1:
Dans le bus, une maman est avec son fils de 3-4 ans. Elle tient un livre entre ses mains et demande à son fils :
-De quelle couleur est la voiture?
-Rouge!
-Très bien ! dit-elle. Et de quelle couleur est la jupe de la petite fille?
-Verte! répond-il.
-Combien il y a de poussins dans le pré? (…)
Ce petit jeu de questions-réponses dure le temps du trajet, 5 à 6 minutes.

Situation 2 :
Dans la rue, un enfant de 5-6 ans est dans les bras de son papa. La mère les prend en photo puis tout à coup demande à son fils : “J’ai combien de doigts? Regarde, j’ai combien de doigts? Dis-moi combien j’ai de doigts?”
Son fils la regarde et ne répond pas.

J’observe régulièrement ce genre de situation dans mon quotidien.
Pourquoi l’adulte fait-il cela avec l’enfant? Parce-qu’il y a un programme à acquérir à l’école?
Mais l’adulte fait-il la même chose avec un autre adulte? Imaginons, Tom est au bureau avec son collègue, Paul, qui lui explique le nouveau projet. A la fin de sa présentation Tom lui demande : “Paul, peux-tu m’épeler le dernier mot de ta phrase puis me le dire en Russe? Je vérifie tes compétences d’orthographe et de langue étrangère!”
Non. Tom n’oserait jamais prendre une telle posture avec son collègue de travail. La situation serait loufoque. Tout le monde se demanderait quelle mouche l’a piqué. Les adultes n’ont pas d’intention pédagogique les uns envers les autres.
Alors pourquoi en ont-ils avec l’enfant?
Parce qu’ils ont peur que l’enfant n’apprenne pas sans ces contrôles de connaissances?
Parce qu’ils pensent que c’est leur rôle de parent jusqu’à la majorité de leur enfant?
Ou leur droit?

D’une part, les enfants apprennent sans intention pédagogique. C’est prouvé depuis des dizaines d’années avec toutes les écoles Sudbury et les familles non-scolarisées qui ne la pratiquent pas. Leurs enfants ont développé toutes les connaissances et compétences nécessaires pour s’insérer dans la société. Les adultes peuvent donc mettre leurs peurs de côté et jouer un autre rôle avec leurs enfants. Ce n’est pas indispensable aux apprentissages.
D’autre part, la liberté, valeur universelle, s’applique à toute personne quel que soit son âge. L’enfant jouit de cette même liberté. L’adulte, le parent, n’a donc aucune légitimité à lui imposer de tel contrôle.

De plus, cette intention pédagogique présente dans l’esprit des adultes au quotidien, consciemment ou inconsciemment, met l’enfant en situation permanente  d’évaluation : à l’école, à la maison, en sortie, au parc... La plupart des interactions qu’il a avec les adultes sont de cet ordre là. Une batterie de test l’attend quotidiennement pour vérifier ses acquis selon le programme scolaire.
Comment vous sentiriez-vous si on vous testait toute la journée?
Pour ma part, je me sentirais sous pression, observée et jugée.
Cet environnement stressant perturbe davantage le processus d’apprentissage au sens large (cognitif et psychologique) qu’il ne le favorise. De nombreuses études le prouvent aujourd’hui. Et au-delà des études scientifiques, il suffit de nous replonger dans notre enfance pour nous souvenir de cet effet “d’évaluation permanente” sur notre personne.

Situation 3 :
Une maman revient de la pépinière et dit à son mari : “Regarde, j’ai acheté des plants de fraises. C’est bien pour les enfants. Comme ça ils apprendront un peu de choses de la nature!”

Il y a là encore une action menée par la mère avec une intention pédagogique derrière. Elle espère que ses enfants apprendront le développement d’une plante. Nous pourrions même aller jusqu’à dire qu’il y a manipulation de sa part.
Aimeriez-vous être manipulés? Pour ma part, non. Cela détruit ma confiance en l’autre et me retire toute envie de m'intéresser à ce qu’il me propose.
Alors pourquoi fait-elle cela?
Pour les nourrir? Pour stimuler leurs apprentissages? Pour avancer dans le programme scolaire?
Ferait-elle la même chose avec son mari? “Tiens, je vais lui acheter un plant de tomate pour stimuler ses apprentissages en biologie végétale. Je pourrai ensuite valider ses acquis dans ce domaine.”
Non, elle ne le ferait pas. Elle laisse son mari gérer librement ses apprentissages. Elle n’a donc pas besoin de faire cela non plus avec ses enfants. Comme leur père, ils vont gérer librement et intelligemment leurs apprentissages.
Qu’elle achète ces fraises pour elle-même et qu’elle les plantes et les cueille avec joie si cela lui en procure. Ses enfants viendront d’eux-même au moment de la plantation et de la cueillette s’ils en ont envie. Et s’ils ne viennent pas… tant pis ou tant mieux ! Ils seront en train d’apprendre d’autres choses au même moment qui auront tout autant de valeur.

L’intention pédagogique n’est pas indispensable pour que l’enfant apprenne.
C’est un héritage que la société scolaire nous a transmis et continue de nous transmettre.

C’est une habitude, un conditionnement qui perdure sous la pression sociale. Et comme tout conditionnement, nous pouvons choisir de le défaire. Nous pouvons choisir de cesser d’interférer dans les apprentissages des enfants. Nos interactions avec eux n’ont pas besoin d’être motivées par l’apprentissage car c’est un processus naturel qui a lieu à chaque instant. Les apprentissages seront d’autant plus efficaces.
Nous pouvons choisir de leur faire confiance comme nous faisons confiance à l’adulte. L’enfant a le droit d’être considéré comme une personne digne de confiance, capable d’apprendre librement tout autant qu’un adulte.

Pour être dans l’absence d’intention pédagogique, à chaque fois que j'interagis avec un enfant, je me demande si je ne suis pas dans une forme de manipulation consciente ou inconsciente.
Je peux alors me poser la question suivante :

“Est-ce que je ferais/dirais la même chose avec/à un adulte?”

Lien vers le premier épisode de la série ici !