Pourquoi notre communauté réussit là où d'autres échouent - épisode 1 - l'individualisme

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Ramïn Farhangi - cofondateur de l'école dynamique et du Village de Pourgues. Auteur du TEDx et du livre "pourquoi j'ai créé une école où les enfants font ce qu'ils veulent" (à paraître chez Actes Sud en septembre 2018). Ramïn propose une formation pour les porteurs de projets d'écoles et de villages d'inspiration Sudbury.

En mars-avril 2017, les 10 premiers membres du Village de Pourgues ont emménagé sur place. On pourrait croire que cette combinaison de 10 sympathiques personnalités dans un cadre paradisiaque avec 100% de temps libre avaient tout pour vivre en harmonie. Et pourtant, si vous leur posez la question, ils répondront tout le contraire :

"Nous avons eu des débats interminables sur le nom du village, la liberté des enfants, la nudité, le lieu du compost à caca… les conflits prenaient tellement de place que le quotidien en devenait souvent pénible. Encore un ou deux mois de plus à vivre ainsi et plusieurs d'entre nous auraient quitté l'aventure fâchés et peut-être même définitivement dégoûtés par la vie en communauté."

De juin à septembre 2017, 10 nouvelles personnes se sont installées et le climat s'est nettement amélioré. Un an plus tard, en septembre 2018, nous serons 30 habitants (dont 9 enfants de 1 à 10 ans). Aujourd'hui, vous les entendrez plutôt dire :

"Je n'ai jamais été aussi heureux. Je vis au meilleur endroit qui soit. Je ressens un profond respect et de l'amour pour les autres, y compris ceux qui activent parfois du désagrément en moi. Je suis totalement confiant que la vie collective continuera de se dérouler en toute sérénité."

On entend souvent que 90% des projets de communauté échouent à cause de ce qu'on nomme habituellement le PFH (putain de facteur humain). Cela s'est vérifié par les nombreuses expériences menées depuis les années 70. Elles suffisent à démotiver les plus raisonnables d'entre nous à se lancer dans l'habitat collectif. Pourquoi me suis-je senti confiant à 100% pour fonder une communauté malgré tout ? Comment expliquer la résilience du Village de Pourgues ?

Dans cet article, j'aimerais apporter une première explication : l'individualisme comme choix idéologique de base.

Le lecteur interprétera peut-être hâtivement "individualisme" comme l'esprit de "chacun pour soi" ou de "tous contre tous" que l'on connaît habituellement dans la compétition scolaire ou économique. En fait, je parle ici d'une vision possible selon laquelle on peut organiser la relation entre l'individu et le groupe afin de faire société de la manière la plus efficace et la plus heureuse possible.

Par exemple, presque partout dans le monde, le système scolaire est conçu selon un parti pris collectiviste car l'activité des acteurs (professeurs et élèves) est planifiée et administrée. Le système économique, quant à lui, est plutôt conçu selon un parti pris individualiste : chaque acteur fait ses propres choix et évolue librement au sein d'un cadre où les règles du jeu visent uniquement à éviter les abus. L'offre et la demande se rencontrent spontanément sur un marché autorégulé dont personne n'a prévu le déroulé en amont.

Aujourd'hui, dans notre société occidentale, je pense qu'une communauté locale fondée sur une logique purement individualiste a plus de chance d'être inclusive et résiliente qu'un groupe à tendance collectiviste qui, par moments, planifie et dicte des activités à l'ensemble des acteurs.

Par exemple, dans une communauté où l'on répartit les tâches de cuisine, de ménage ou de jardinage de manière égalitaire, certaines personnes qui n'aiment pas pratiquer ces activités devront se plier à une obligation (donc vivre dans le sacrifice de soi) pour assouvir les besoins du groupe. Cela peut seulement s'établir par la soumission de tous à une autorité forte (que ce soit un tyran où le groupe tout entier) et tenir sur la durée lorsque la pratique est engrammée dans la culture, lorsque l'individu a totalement intégré certaines contraintes comme évidentes. Le suivi supposément obligatoire d'un programme scolaire de 6 à 16 ans est un bon exemple d'un sacrifice de soi qui fait aujourd'hui consensus dans notre culture.

À Pourgues, des individus essayent de faire communauté alors qu'ils sont issus de cultures très diverses. Certains ont parfois une petite idée de règles à généraliser pour rendre notre communauté toute entière plus écologique et plus juste. Les discussions concernant l'élevage et la consommation carnée sont un bon exemple de dissensus. Là où certains soutiennent qu'on devrait respecter les animaux autant que nos enfants, d'autres souhaitent continuer à jardiner avec du fumier, manger du yaourt, du fromage, du miel et de la viande. Dans un contexte de dissensus sur un grand nombre de sujets de la vie quotidienne et la vision d'un "monde idéal", toute administration de l'activité individuelle par le groupe serait vécue comme un sacrifice. L'individualisme est ainsi le choix réaliste et non-violent par excellence.

À Pourgues, notre fonctionnement démocratique est le reflet de ce choix idéologique. Notre Conseil de Village hebdomadaire a uniquement pour fonction de veiller au respect de la liberté individuelle et non d'administrer les individus. Il fixe seulement les contours d'un cadre le moins contraignant possible au sein duquel chaque personne évolue en toute liberté. Par exemple, concernant la cuisine et le ménage, la tentation est forte de mettre en place un système égalitaire, et nous l'avons fait au départ, conditionnés par l'idée selon laquelle ces activités seraient des corvées dont personne ne voudrait. Aujourd'hui, la cuisine et le ménage sont assurés par les personnes chez qui cela suscite du sens et de la motivation.

Une bonne partie du village ne touche ni au balai ni aux casseroles, ce qui a amené nombre d'entre nous à questionner la culpabilité et le jugement que cela pouvait engendrer. Peu à peu, chacun de nous fait son chemin pour sortir d'un préjugé selon lequel il existerait des passagers clandestins ou des fainéants. En fait, il n'y a pas lieu de juger les choix individuels ou d'évaluer la performance de ses collègues. Plutôt que d'imposer aux autres une vision de ce qui relèverait du bon sens, nous partons du principe que chaque individu nourrit le groupe à sa manière et que l'activité de chacun est sensée, quelle qu'elle soit. Nous faisons confiance a priori à l'individu comme étant le mieux placé pour choisir sa propre activité et s'autoévaluer.

Nous avons appliqué cette logique à l'ensemble de l'activité quotidienne du lieu, de sorte que nous pouvons honnêtement déclarer être un village où chacun fait absolument ce qu'il veut. Et vous, que pensez-vous de cette culture de pleine liberté et non-jugement des choix de chacun ? Pensez-vous que vous seriez heureux de vivre dans un tel lieu ?