La balance entre individu et collectif

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Elfi Reboulleau - cofondatrice du Village de Pourgues, autrice de contes philosophiques, du livre L'enfantement conscient et de “Qu’est-ce que l’âgisme” (à paraître en 2019). Elle est également musicienne, et partage des textes et son actualité sur son site.
Elle propose des immersions à Pourgues pour les personnes intéressées par l'éducation démocratique.

La question de l'équilibre entre individu et collectif est à la fois cruciale et peu explorée. Omniprésente et subtile. Universelle et intime. A la lumière d'une conscience curieuse, elle devient surtout passionnante !

A partir du moment où nous sommes plus d'un, nous formons un collectif.

Déjà à deux, il y a deux singularités en jeu, plus une entité couple. Avec des besoins pour le bien-être de chaque personne, plus des besoins pour le bon maintien de cette structure collective. Et cela vaut pour une famille, une communauté, une entreprise, un état, et même l'humanité entière ! Pour illustrer ces différents enjeux qui s'emboîtent, imagineons une famille nucléaire composée de Robert, Nadine et leur fils Sebastien.

Ils envisagent sérieusement de déménager. Nadine a très envie d'une maison individuelle, avec des voisins le plus loin possibe. Robert s'en fiche, ce qu'il veut, lui, c'est être au bord de la mer. Et la chose la plus importante pour Sebastien c'est d'avoir une chambre à lui, qu'il peut fermer à clé. L'important pour que la structure « famille nucléaire » se maintienne comme avant, est qu'il vivent tous les trois dans le même logement, dont le prix correspondra à leurs moyen. Dans l'idéal, ils trouvent une maison individuelle avec plusieurs chambres en bord de mer et pas trop chère. Mais il est fort possible que tous ces paramètres ne soient pas réunis. Va s'engager alors une forme de négociation entre les besoins de chacun et ceux de l'entité « famille ». Peut-être que pour maintenir cette entité, Nadine va finalement être d'accord avec le fait d'avoir des voisins, ou Robert de s'éloigner de la côte. Et peut-être pas, et ils envisageront d'avoir deux logements différents.

Cette danse entre les besoins du groupe et ceux des individus qui le composent passe encore souvent par le sacrifice inconscient de l'un ou des autres. Quelles sont les forces en jeu, peut-on imaginer une danse où qui ne lèserait ni le collectif, ni la personne ?

Ici à Pourgues, où la liberté individuelle est seule souveraine, chacun est libre de ses actes. Est-ce que cela signifie qu'il n'existe pas de sacrifice de l'individu pour le groupe, ni du groupe pour l'individu ? Non. Car tout ceci se passe en dessous du seuil de conscience. Ce qui est réjouissant, c'est d'observer que cet environnement permet largement d'avancer sur cette question.

Certaines personnes de part leur « éducation », leur rapport au monde, se sentent parfois obligées d'agir, même si cela leur coûte, qu'elles n'en ont profondément pas envie où qu'elles trouvent injuste de le faire. Prenons un exemple concret, celui du ménage. Une insuffisance apparaît. Une personne qui aura tendance à se sacrifier pour le bien-être du groupe pourra se dire : « Si personne ne fait le ménage, la maison est sale et en désordre et cela donne une mauvaise image, cela met en péril le collectif et le projet. Donc je vais me forcer à le faire parce-que c'est important. » Cela pourra être associé à des croyances du type : « Si je ne le fais pas, personne ne le fera car les autres n'ont pas le sens des responsabilités. Je dois porter cette charge même si j'aimerai qu'il en soit autrement. »

Cette personne aura pu prendre l'habitude, depuis l'enfance, de se sacrifier pour le bien du collectif. Elle pourra entretenir des croyances sur les autres qui justifient ce sacrifice. Et c'est là que l’altérité est une infinie richesse, vivre à nombreux permet de côtoyer des fonctionnements différents du sien, des réalités innattendues, qui viennent bouleverser ces croyances.

Si une telle personne prend conscience de ce mécanisme et décide de ne plus l'entretenir, soit de ne pas se forcer à faire le ménage, que se passera-t-il ? Il est probable que d'autres personnes prendront la main. Les croyances en amont du comportement sacrificielles ne tiennent plus. Cela ne veut pas dire que la personne à terme fera moins le ménage, mais qu'elle ne se forcera plus à le faire. Sa motivation de fond pourra être : « Tiens, il y a besoin et j'ai du temps, je le fais car cela me réjouis de contribuer au bon fonctionnement du collectif ».

L'inverse de l'exemple précédent existe aussi. Prenons le cas d'une personne qui a l'habitude de ne pas prendre en compte les besoins du collectif duquel elle fait partie. Face au constat d'un manque de ménage, elle pourra se dire : « Moi, je n'en ai pas envie. J'ai mieux à faire, je ne me sens pas d'humeur. » Et surtout : « D'autres le feront, de toute façon. ». Or, si tout le monde se dit ça, comment avancer ? La première personne se croyait indispensable au bon fonctionnement du collectif, et cette dernière croit pouvoir se dispenser d'agir pour lui. L'une croit devoir porter l'ensemble, l'autre croit pouvoir être portée par cet ensemble. Ni l'un ni l'autre ne sont viables, si l'on souhaite approcher de cette danse non sacrificielle.

Et pourtant, si nous avons des tendances plus ou moins marquées de par nos vécus respectifs, beaucoup d'entre-nous vivent encore ces deux types de biais, à des moments et à des degrés différents.

Nous construisons autre chose peu à peu, avec des briques nouvelles.

J'ai observé parfois d'autres tendances au sacrifice de l'individu, qui ne se sont pas installées tant notre culture de respect et de responsabilité est forte, mais qui restent instructifs.

Par exemple, au début nous avons utilisé l'unanimité pour un vote, au sujet de la décision impactante de l’accueil d'un nouveau membre. La situation était délicate car nous avions décidé de ne plus agrandir le groupe, mais qu'il s'agissait là du père de deux jeunes membres de 5 et 9 ans, et qu'il avait par ailleurs des compétences intéressantes à apporter au projet. L'ensemble du groupe était en accord sauf un individu. Eh bien quelle pression implicite a-t-il ressenti pour voter pour alors que, malgré tous les arguments avancés, son avis était opposé à cette décision ! En levant la main pour dire « oui » là où il pensait « non », il a pu avoir le sentiment de se sacrifier. Son témoignage par la suite nous a fait changer de procédure et abandonner tout vote à l'unanimité.

Autre petit exemple, lors de la préparation d'un événement, je me souviens que l'ensemble des participants étaient invités à se réunir pour faire un point et à faire des petits jeux pour stimuler la cohésion et la motivation. Certains membres étaient dans leur élément et ravi de ces propositions. J'observais que d'autres s'y contraignaient pour « faire partie du groupe », pour « ne pas casser la dynamique lancée par les organisateurs », pour « ne pas paraître rabas-joie ou être moins aimé ». J'ai encore en mémoire le visage d'une jeune-fille qui venait vraisemblablement de se lever et à qui la proposition dynamique de faire la danse de la victoire et de pousser de grands cris de motivation communs avait l'air de rebuter à ce moment là. Je regardais avec attention comment, en forçant comme elle pouvait un sourire et encouragée par ses camarades, elle le fit quand même. Il se trouve que, comme elle, je n'avais pas envie de ces pratiques à ce moment là. J'avais choisi de ne pas participer, et personne ne m'en a tenu rigueur. Nous avons eu ensuite une belle discussion à ce sujet, c'est aussi ce que permet la richesse des situations vécues ici.

En exemple inverse, celui d'un sacrifice du groupe pour l'individu, je pourrais citer les cas où un besoin, une sensibilité individuelle est érigée en règle alors même que cela impacte la vie du groupe et que la plupart des membres ne partage pas cette sensibilité. Imaginons par exemple une personne végan qui exigerait que la cuisine commune soit sans viande, en disant que sinon elle ne pourrait pas l'utiliser. Ce ne serait pas forcément viable, car cela obligerait l'ensemble du groupe à se contraindre à ce choix qui est, à la base, personnel. Du coup ce serait les personnes qui souhaitent manger des animaux qui seraient contraints de manger ailleurs, et si une autre personne vient à réclamer vivement une vaisselle casher par exemple, on voit bien à quel point imposer les particularismes devient compliqué.

Est-ce que cela signifie que nous devons renoncer à nos particularités et viser l'uniformité ? Non, sinon nous rebasculons dans du sacrifice. Cela signifie que nous pouvons nous responsabiliser de nos choix individuels en aménageant des solutions qui respectent nos préférences personnelles sans les imposer à d'autres.

Un autre exemple serait d'agir selon une envie personnelle en ne tenant pas compte des besoins du collectif en tant qu'entité. Par exemple concrètement ici au village, nous n'avons pas le droit pour le moment de construire. Nous avons fait une demande de permis d'aménager qui ne nous sera accordé que plus tard, selon des conditions que nous ne connaissons pas encore avec précision. Nous nous sommes engagés en tant que groupe à ne rien construire tant que nous n'aurons pas d'autorisation. Sans cet engagement ferme, notre lien avec l'administration était tendu, et nous construisons peu à peu un lien de confiance mutuelle. Imaginons que demain un villageois ait trop envie d'avancer sur un projet précis, et décide de son propre chef de construire une cabane sur le terrain. Cela viendrait nourrir un besoin chez lui, mais mettrait clairement l'ensemble du projet en péril. Ce serait sacrifier le groupe pour l'individu.

Là aussi, une autre voie serait à imaginer, qui prenne en compte le besoin de l'individu sans mettre le projet en péril.

Les pas de cette nouvelle danse, respectueuse de chaque élément ainsi que de l'ensemble, nous les apprenons en les posant. En se marchant accidentellement sur les pieds, en glissant, en se trompant parfois... et puis tout à coup en tournoyant, en se laissant inspirer, en touchant du doigt une certaine fluidité. Une exploration continue !