Madame l'Inspectrice, créons une école démocratique publique en Ariège

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Ramïn Farhangi - cofondateur de l'école dynamique et du Village de Pourgues. Auteur du TEDx et du livre "pourquoi j'ai créé une école où les enfants font ce qu'ils veulent" (à paraître chez Actes Sud en septembre 2018). Ramïn propose une formation pour les porteurs de projets d'écoles et de villages d'inspiration Sudbury.

A l'attention de Madame l’Inspectrice de l’Éducation Nationale


Chère Madame,

Notre échange du vendredi 23 mars fut d'une transparence et d'une sincérité étonnantes. Il a confirmé pour moi l'intérêt de se rencontrer pour coopérer sur nos intérêts communs, plutôt que de rester repliés sur nous-mêmes avec nos méfiances.

Cet entretien m'a apporté de nouvelles clés de compréhension des enjeux que le service public vit en Ariège, et qui me préoccupent également. Le cadre que vous avez posé plusieurs fois pour guider notre discussion (les 3 niveaux de responsabilité) m'a inspiré, et je vais le reprendre ici pour proposer des solutions qui pourraient mener à un résultat où tous les acteurs sortiraient gagnants.

(note : pour faire court, lorsque je mentionne "nous" ou "les familles" dans ce qui suit, je parle spécifiquement des "familles ayant fait le choix d'une approche éducative notamment inspirée de Sudbury Valley School, où les enfants évoluent dans un milieu immersif de vie collective en démocratie, sans qu'on leur propose le suivi d'un programme scolaire")

1) La responsabilité des familles

Nous avons identifié l'origine du désaccord profond qui persiste quant à deux visions possibles de l'exercice d'une responsabilité d'instructeur. L'une propose qu'instruction rime avec enseignement par un expert et suivi progressif des apprentissages ; l'autre propose que l'apprenant est déjà doté de dispositions spontanées pour prendre en main son instruction, selon une démarche qui lui est propre. L'une propose qu'une instruction sur certains domaines ne peut se faire que lors de certains âges sensibles ; l'autre propose qu'il n'y a pas d'âge plus propice qu'un autre, quelle que soit la compétence travaillée, y compris pour la motricité fine, la lecture et l'écriture. Ces deux hypothèses radicalement différentes expliquent pourquoi d'une part, il est nécessaire d'exercer un contrôle permanent de l'instruction, et que d'autre part, on peut laisser l'enfant vaquer à ses occupations et vivre avec la confiance qu'il apprendra en temps voulu tout ce qu'il a besoin d'apprendre pour devenir un citoyen libre.

De notre côté, il n'y a donc pas (je vous cite) "de malentendu entre éducation familiale et instruction". Notre confiance en l'enfant pour diriger sa propre instruction se base sur une pratique qui a une longue histoire en France (notamment au sein de l'école publique, voir Bernard Collot et l'école du village de Moussac), et partout dans le monde. Nous la pratiquons aujourd'hui en âme et conscience, et Summerhill nous donne au moins un siècle de recul. Nous assumons totalement les conséquences d'avoir choisi une pratique aussi différente de la norme établie. Certains y voient un pari risqué sur l'avenir de nos enfants, alors que d'autres voient l'approche conventionnelle comme un pari tout aussi risqué.

La notion de "risque" et de "responsabilité en matière d'instruction" est donc relative. Il est ainsi raisonnable d'accorder un respect égal à la conception que chaque individu s'en fait. Je suis ravi que nous ayons pu atteindre un tel niveau de clarté, de tolérance et même de respect vis-à-vis de nos visions respectives, si différentes, et dont la coexistence pacifique est pourtant tout à fait possible et bénéfique au sein d'une République inclusive d'une pluralité de convictions et de sensibilités.

2) Votre responsabilité d'inspectrice

Notre échange a eu un enjeu crucial de mon point de vue : celui de clarifier le niveau de confiance et de liberté qu'accorde l'administration française aux familles. J'ai compris des choses que je n'avais jamais entendues de la bouche d'un représentant de l’État, qui viennent utilement clarifier que notre choix éducatif est tolérable, malgré les mises en gardes que vous vous devez de nous apporter.  

En fait :

  • Un premier avis négatif est presque systématique lorsque vous constatez cette approche éducative, car dans l'absence de certains éléments demandés par votre protocole (traces écrites, suivi précis de la progression de l'enfant...), c'est tout simplement la logique à suivre (je note, au passage, que ce protocole n'est pas suivi partout en France, mais plutôt spécifique à l'Ariège). Si vous donnez un avis positif malgré ces manquements, cela pourrait vous être reproché. En essayant de voir le côté positif de cette contrainte administrative d'un deuxième rendez-vous, on pourrait dire que c'est une manière de se voir plus souvent afin de cultiver notre lien de confiance.

  • Un deuxième avis négatif est aussi systématique lorsque vous n'avez pas eu d'éléments supplémentaires (traces écrites et suivi demandés) et que vous n'avez pas pu constater une progression de l'enfant sur les compétences évaluées sur les exercices. Une fois de plus, si vous donnez un avis positif, on pourrait vous reprocher de ne pas faire votre travail correctement. Le plus souvent, vous êtes conciliantes et vous mettez la famille en demeure jusqu'à l'année d'après, en lui demandant de vous fournir suffisamment d'éléments la prochaine fois, en préparant un peu de français, de maths, de travaux écrits, d'exposés, etc.

  • L'année d'après, vous arrivez parfois à obtenir cela de la famille, mais en général, elles ne sont pas prêtes à demander à leur enfant de faire des choses uniquement pour correspondre aux attentes d'une inspection, car ce serait compromettre le principe de base de notre approche : que l'enfant a les pleins pouvoirs sur sa propre vie et agit sur la base de sa motivation intrinsèque. Ne pouvant toujours pas constater d'éléments suffisants et dans l'échec des négociations avec la famille, cela peut mener à une injonction de scolarisation.

  • Désobéir à une injonction de scolarité soulève tellement d'incertitude et d'anxiété chez la famille (tribunal ? amende ? gendarmerie qui amène l'enfant à l'école de force ? prison ? placement de l'enfant ?...) que celle-ci peut aller jusqu'à s'exiler pour cesser de vivre dans la peur. Décision hâtive, vu que le pire qu'une famille puisse subir est (je vous cite) de "l'enquiquinement administratif". L’État n'a jamais séparé un enfant de sa famille pour une instruction supposément insuffisante. D'ailleurs, lorsque le climat familial et le milieu socio-culturel de l'enfant est favorable, il ne vous viendrait jamais à l'idée de saisir le procureur. Bref, la menace qui plane de séparer l'enfant de la famille est un épouvantail ; les parents en ont peur comme on peut avoir peur des fantômes. Ceci dit, c'est tellement tabou qu'on n'ose jamais en parler et mettre au clair que ce sort n'est réservé qu'à des parents pratiquant de sévères maltraitances sur leurs enfants ou un endoctrinement sectaire. Je suis bien content que l'échange de vendredi ait permis de mettre cela à nu de manière aussi claire.

Il m'est apparu que vos avis défavorables sont principalement guidés par la crainte que votre hiérarchie ou qu'une famille se retourne un jour contre vous pour avoir insuffisamment joué votre rôle, visant à fournir les suffisantes mises en garde aux parents faisant (selon vous) des paris éducatifs risqués et encore peu prouvés. Si ceux-ci se révèlent être un échec, vous risqueriez peut-être des conséquences.

Or, tout ce procédé cause des dommage collatéraux qui font que tout le monde est perdant. Vous êtes bien au courant que de plus en plus de familles ne déclarent pas leur enfant, cessent de recevoir vos recommandés, font semblant d'habiter ailleurs, refusent le contrôle ou ajournent sans cesse chaque rendez-vous. Par ailleurs, nombre de familles qui répondent présent vous mentent par peur de l'avis défavorable, comme des élèves qui trichent au contrôle. Vu l'ambiance habituelle des inspections, où, comme pour Mesdames Reboulleau et Rouyer l'année dernière, les familles se sont senties peu écoutées voire jugées sur leurs choix éducatifs, nombre d'entre elles ont maintenant peur de vous ou se sentent vexées. Elles redoutent l'inspection et tous les moyens sont bons pour l'éviter.

Or, si toutes les inspections se passaient comme celle de vendredi, il n'y aurait plus aucune raison de se fuir les uns les autres. Il n'y a plus de raison d'avoir peur les uns des autres. Je vais d'ailleurs encourager toutes les familles qui vous évitent à reprendre contact avec vous et restaurer un contact, pour que vous saisissiez justement l'ampleur du phénomène et le nombre de témoignages allant dans un sens similaire à ceux que vous connaissez déjà. Les familles seraient par ailleurs davantage sensibilisées à vos préoccupations. Cela permettrait d'établir une communication utile qui nous permettra à tous de mieux nous comprendre les uns les autres.

Côté familles, le plus important pour nous est de savoir que nous pouvons vivre avec la certitude absolue que nos enfants ne seront jamais placés, et que les pires conséquences que nous puissions vivre sont des séries de courriers et de rendez-vous administratifs. Les épouvantails s'envolent. Un grand merci pour cette mise au point !

3) Notre responsabilité conjointe

Venons-en maintenant au sujet qui nous préoccupe le plus à notre niveau : celui des conséquences plus systémiques du mouvement social dont nous parlons ici. D'après une récente discussion entre des représentants de EUDEC France et la conseillère du Président de Commission Bruno Studer, la préoccupation est bien présente au niveau national ; les députés de la Commission Éducation de l'Assemblée Nationale questionnent le phénomène. De plus en plus de familles et de professionnels quittent l'école publique. Pourquoi est-ce que les fuites s'accélèrent ? Quelles sont les motivations et les besoins de ceux qui partent ?

En Ariège, vous citez un contexte particulier, où l'insatisfaction vis-à-vis de l'école publique est particulièrement grande, malgré une offre pourtant diversifiée, incluant même des écoles Montessori. Malgré une certaine dose de démocratie et de pédagogies actives, malgré les efforts de l'éducation nationale pour se diversifier et se renouveler, on dirait que quelle que soit la proposition actuelle de l'école publique, force est de constater que nombre de familles n'en veulent pas. Toute tentative de les convaincre d'y réinscrire leurs enfants étant vaine.

Pour ce qui est de notre réseau de familles, ce n'est pas étonnant. Nous ne voulons pas de programme scolaire. Nous voulons une école où il n'y a ni attente de la part des adultes, ni évaluation. Le seul cadre qui nous est proposé pour cela aujourd'hui est celui des écoles hors contrat. Je n'ai pas l'intention, pour ma part, d'ouvrir une telle école, mais je constate que si j'entreprenais cela un jour du côté de la Vallée de la Lèze, je pourrais facilement réunir une cinquantaine d'élèves dès la première année.

Si j'avais le projet d'ouvrir une école comme l'École Dynamique sur ce territoire, et que j'avais le choix entre le public et le privé, je choisirais sans hésiter de travailler pour l’État. D'ailleurs, si ça ne tenait qu'à moi, les 30 écoles démocratiques en France seraient publiques plutôt que hors contrat. Mais force est de constater qu'il n'existe que 2 écoles démocratiques publiques aujourd'hui (le LAP et le Lycée Expérimental de Saint Nazaire), réservées aux plus de 16 ans, et s'adressant principalement aux décrocheurs. Il n'existe pas d'école pour les moins de 16 ans s'adressant à des familles qui font ce choix par adhésion et non par défaut.

Pour ce qui est du projet d'expérimentation publique à Grenoble que j'avais commencé à vous raconter, elle ne verra finalement jamais le jour, malgré le soutien du maire de Crolles, un local à leur disposition, le soutien de nombre de sénateurs et députés (dont Olivier Veran et Jean-Claude Carle). Les acteurs de l’Éducation Nationale ne souhaitaient pas le lancement de ce projet : opposition du côté de l'Académie de Grenoble, de la DGESCO et du cabinet du Ministre. JM Blanquer serait partant pour des expérimentations venant d'initiatives citoyennes et il aurait été prêt à émettre un décret dans ce sens, mais il ne peut pas agir sans le soutien des acteurs de l'EN sur le terrain.

Suite à notre entretien de vendredi, j'ai eu un moment d'Eurêka. La vallée de la Lèze et Grenoble sont des contextes différents. À Grenoble, il n'y a pas une telle population d'enfants qui évoluent hors de tout parcours balisé. Je pense que vous comme moi, plutôt que de les voir déconnectés de toute structure institutionnelle, nous souhaitons voir ces enfants fréquenter une école où ils saisiraient les enjeux de la vie citoyenne, en République ; où ils apprendraient ce qu'implique une vie en liberté avec les contraintes inhérentes à la vie collective, avec ses règles et les conséquences des actes de chacun sur le groupe. À l'heure actuelle, l'apprentissage du vivre-ensemble en démocratie ne leur est pas accessible, et nous craignons des phénomènes de repli sur soi et de méfiance de l'institution. Nous avons maintenant le choix :

  • Continuer d'essayer de convaincre les familles de revenir vers les programmes scolaires, de changer leurs choix éducatifs ou leur volonté de monter des structures comme l'école Pleine Nature. J'ai le sentiment que cette stratégie ne peut mener qu'à un conflit stérile et sans issue. Elle ne ferait que renforcer la fracture entre l'institution et ces familles, et le suicide social qui va avec.

  • Travailler ensemble pour élargir l'offre publique à des approches comme celle de l'École Dynamique et l'école Pleine Nature, qui répondent à un besoin et une claire volonté des familles. Une école avec une approche qui ne vous convaint pas vaut mieux que "pas d'école du tout".

Notre entretien de vendredi inspire une idée sur laquelle nous pourrions réfléchir et œuvrer ensemble : celle d'ouvrir un projet d'expérimentation publique dans la Vallée de la Lèze. C'est une opportunité de réintégrer de nombreux enfants déscolarisés au sein du système public, et éviter qu'ils ne se rabattent sur des initiatives privées répondant à leur besoin. Par ailleurs, l'IEF concerne nombre de familles pauvres qui n'ont pas les moyens d'accéder à une école privée. 36% de l'effectif de l'école Pleine Nature est issue de l'IEF ; je suis convaincu que si on rendait une école similaire accessible à tous les milieux économiques, ce chiffre serait encore plus élevé. Ne serait-ce pas une amélioration, de votre point de vue, que ces familles puissent accéder à une école, même si elle propose une approche dérogeant aux programmes, plutôt que d'être en IEF ? Je pense que l'IEF présente de grandes qualités et que ce cadre devrait toujours rester une option disponible, mais il me semble que vous et moi croyons aux bénéfices de vivre une expérience collective durant l'enfance, organisée selon des règles qui ont passé l'épreuve du temps.

Cette expérimentation permettrait aussi de contribuer à la recherche en sciences humaines et sociales, offrant aux chercheurs un terrain pour mener des travaux inédits. J'ai déjà en tête de nombreux détails concernant la mise en œuvre de ce projet, et je suis motivé pour travailler avec vous sur une telle réalisation.

Ceci dit, n'allons pas plus vite que la musique. Que diriez-vous d'en discuter d'abord dans un cadre plus informel ? Si vous êtes disponible pour faire le chemin, vous êtes invitée à venir à Pourgues, Le Fossat. Ce serait aussi l'occasion de faire connaissance plus directement avec ce lieu, plutôt que par l'intermédiaire des Renseignement Territoriaux. Qu'en pensez-vous ?

Bien à vous.